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30 novembre 2012

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région

 

 

39-45. Témoignages, Rhône, Ain, Jura et région.        
Le Progrès        
(Novembre 2012)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

    couv-Une-Progres_m.jpgIl est important d’appeler l’attention des lecteurs du  Progrès   sur la parution à une date  symbolique, en  novembre 2012, du  hors-série 39-45.
    
En effet, le 12 novembre 1942, le journal, qui résistait au mensonge imposé depuis le début de la guerre, refuse de publier un communiqué dicté par le gouvernement de Vichy. « La Direction décide de saborder le journal ». « La Milice s’empare alors des bureaux (…) et essaie de lancer un Progrès nouvelle formule. Aucun journaliste ne mord à l’hameçon ». Le Progrès  rejette  la collaboration, la propagande vichyssoise et nazie. Plus éloquent par son silence que par ses écrits dans cette période où la langue de Vichy est caractérisée par la confusion idéologique et la perversion des valeurs,  Le Progrès  s’oppose à la corruption des esprits. Son sabordage  est un cri silencieux lancé dans une France qui perdait sa liberté politique, morale, intellectuelle. 
    Par devoir de fidélité et de mémoire, le hors-série 39-45 raconte par ordre chronologique les événements de cette sombre époque : la déclaration de guerre, l’exode, la zone libre et la zone occupée… puis la libération… Il réunit des personnes  très diverses, survivantes,  témoins et/ou actrices  de la Seconde Guerre Mondiale et  propose  leurs  témoignages personnels et émouvants donné dans un style simple, dépourvu d’emphase, mais pas forcément d’humour. René Morel encore taquin explique  que « Dès qu’il y avait une alerte, l’institutrice nous mettait en rang (…)  Mais vu qu’elle n’avait pas de bonnes oreilles, certains s’amusaient à imiter le bruit de la sirène pour pourvoir sécher les cours de mathématiques ».  Le hors-série du Progrès met en scène des enfants privés de leur enfance : « Jacky igolen se décrit comme un enfant dans la guerre, un ‘enfant traqué’, et il parle de cette ‘enfance qu’il n’a jamais eue’ ». Cette revue  donne à voir  des adolescents, de jeunes adultes plongés dans l’horreur de la guerre et de l’occupation, des restrictions, du froid, de la faim, de la peur,  de l’humiliation (« lorsque Janine Hanau a dû porter l’étoile jaune, elle « a (…) pleuré et (s’est) sentie marquée comme une bête »).  Mais aussi 39-45 souligne   l’enthousiasme de la solidarité, de la fraternité, de la lutte, de la résistance  naturelle aux yeux de  ces héros qui ignoraient l’être. Il révèle le courage de femmes comme Léa, maquisarde, agent de liaison ou de  Germaine Bernardi infirmière des maquisards.       
    39-45  donne la parole à deux cent  témoins et réactive des événements historiques oubliés ou même inconnus du grand public par des témoignages ressurgis du passé, restituant, dans toute sa force émotionnelle, l’époque révolue d’hommes et de femmes, souvent simples mais pleins de courage qui minimisent leurs actes héroïques. Permettre  à des êtres valeureux, qui ont lutté de façon souterraine, loin du sensationnel,   d’échapper ainsi à l’anonymat est une façon de les reconnaître et de  les récompenser. Le Progrès fait en sorte que le souvenir de ceux qui sont morts et qui ont souffert ne disparaissent pas. Comme l’expliquent René Lanfranc, résistant dès 1943, « Il faut qu’on sache tout ce qui s’est passé à cette époque. Ce ne sont que des parenthèses, mais c’est important »,   Micheline Guyon : « Les gens ne doivent pas oublier ce qui s’est passé » ou Andrée Aime : « ne pas témoigner serait trahir ».  Le traumatisme de cette guerre est ancré en eux à jamais : Aimée Meyer, « chaque fois qu’elle (…) parle fait des cauchemars ». Ce passé, intensément présent dans leur mémoire et dans leur chair, ressurgit constamment : « Du haut de ses 90 ans,  (Claudius Linossier) raconte comme si c’était hier ».Tous ces hommes et ces femmes témoignent aussi pour les jeunes générations : « Vous ne pouvez pas savoir  le bonheur que vous avez » lance Henri Malissier aux adolescents  du XXIe siècle.    
     Ce reportage sérieux plein de force et d’intensité, aux nombreux documents iconographiques,  présenté dans un magnifique ouvrage au papier glacé esthétique et doux au toucher, montre que l’homme est capable du pire,  torturer, s’enrichir à la faveur de la guerre, mais aussi et surtout du meilleur. Ces résistants simples ou célèbres qui n’ont pas parlé sous la torture sont une réaffirmation de l’Humain.  La petite histoire révèle, dans cet ouvrage, l’Histoire.                                                                                                                                                                                                                                       

 

24 novembre 2012

Qu'est-ce que l'amour ?

 

Qu’est-ce que l’amour ?    
Christian Perroud.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    bougie.jpgEn décembre 2009, Christian Perroud  s’est envolé vers une contrée dont on ne revient jamais. Son opuscule Qu’est-ce que l’amour ?  est  donc resté solitaire, caché au fond d’un tiroir, inconnu. Pourtant il mérite l’admiration de lecteurs.       
    Dans Qu’est-ce que l’amour ?  Christian Perroud tente de donner une  définition de l’amour, mot magique et mystérieux : « l’amour, inviolable sanctuaire, un mystère ». Il a mûrement réfléchi à ce thème dont « on n(e) sait rien », « comme Dieu, comme la beauté, comme la vérité, comme la musique »  en s’appuyant sur ce qui a déjà été pensé et écrit. De nombreuses idées philosophiques, sociologiques, poétiques affleurent explicitement et implicitement dans son texte sollicitant doublement l’attention et la réflexion du lecteur.  Ce texte à la structure originale,   fragmenté en courts paragraphes mêle argumentation, récit et discours poétiques. Tricotant habilement ces différents types de textes dans une espèce de long poème en prose, Christian Perroud  essaie d’expliquer en quoi consiste l’amour. Le « moi » exprime ses émotions, ses sentiments, ses pensées au style direct, s’adressant au lecteur ou à la femme aimée : « Tu souris au vent d’ouest. Tes lèvres que nul n’a jamais caressées s’ouvrent comme les fleurs enfin regardées », puis il élargit la perspective en appliquant sa définition à l’ensemble des humains. Chez lui, comme chez Platon, l’amour tend vers la Beauté concrétisée par l’esthétique de son écriture, des citations et des documents iconographiques qui sertissent son texte donnant à voir cet amour et cette beauté aux multiples facettes.       
    Bien que conscient des aléas et des difficultés de l’amour, « Il y a des cailloux sur le chemin. Leur marche n’est-elle pas une succession de chutes évitées, l’essentiel sans cesse menacé par l’insignifiant et l’habitude ; il y a la tiédeur qui est vieillissement de l’amour », sa vision est  souvent idéale et idéalisée. Chez lui, l’amour est un état intermédiaire entre l’humain et le divin, la sublimation d’un absolu : « L’amour, l’invention d’une culture, ou une parcelle de divinité ! ». La virgule incongrue après la conjonction de coordination « ou » met en valeur la facette divine de l’amour. L’amour permet l’accès au sacré : «  alors le couple connaît dès ici-bas le sacré ». Le champ lexical religieux, les connotations mystiques confèrent  à son argumentation une certaine solennité et tout un lyrisme  nous emportant vers l’infini (« Merci de m’emmener vers les cieux »). La femme permet à l’homme d’échapper aux pesanteurs du réel : « Ma parfait, tu es mon alouette, cet oiseau qui à lui seul aspire l’homme vers le ciel étoilé ». De nombreuses métaphores et comparaisons cosmiques  (« L’amour (…) dessine l’aquarelle du vent ») transforment la femme et l’amour en paysage, en fleurs : « L’ouragan s’arrête au porche des jambes. Tu souris au vent d’ouest (…) » Le désir (« le glaïeul éclatant du désir »), la sensualité, le plaisir sont dits avec pudeur et délicatesse,  par le détour de l’hyperbole, de l’union des sensations visuelles, olfactives, tactiles : « l’un contre l’autre jusque là inconnus deviennent des brasiers, une extase les terrasse », « Etrange fête sous la cendre au parfum de pivoine. ». Pour le narrateur, un instant d’amour acquiert l’intensité de l’éternité et permet d’accéder à l’immortalité, «Un instant aigu abolit toute mort »,  par sa fulgurance et par sa concrétisation en un enfant : « Cet amour s’immortalise dans l’enfant né de l’homme et de la femme ».     
    Chez Christian Perroud, l’amour est un refuge protecteur, il introduit dans un univers de joie et de magie : « Ils franchissent ensemble le mur du son, en chantant intérieurement à tue-tête ». C’est un amour fidèle, durable : « Ils ne sont pas les hommes et les femmes d’un moment ». Il se perpétue malgré les années qui passent  conservant le charme de l’amour naissant : « Ils se disent après tant d’années où je te contemple, c’est la première fois que je te vois, là où il n’y a ni avant ni après. » Don de soi, générosité, il donne un sens à la vie : « L’amour est ce sans quoi rien ne vaut » et permet de fuir la médiocrité du réel : « un lieu inviolé par la médiocrité »   .

    Christian Perroud propose, dans une société matérialiste où les valeurs tendent à disparaître, où la recherche du seul plaisir s’impose souvent,  une définition sublime de l’amour, véritable révélation.      

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17 novembre 2012

Une chatte pas comme les autres

 

Une chatte pas comme les autres       
Daniel Nesquens
Maria Titos (illustrations)
Editions Notari (2012)
(Pour enfants de 3 à 6 ans)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image chatte.jpgC’est à travers les yeux et la sensibilité d’un jeune narrateur que nous voyons  évoluer Chandelle, une chatte différente des autres dans Une chatte pas comme les autres de Daniel Nesquens et Maria Titos. Dès que son maître  part au travail, la chatte aux « yeux brillants, (au) nez un peu aplati et (au) pelage (…) doux comme celui d’une peluche gagnée à la fête foraine » s’éclipse et, comme une saltimbanque  agile et expérimentée,   accomplit des prouesses (« Chandelle pourrait travailler dans un cirque. »),  sautant d’étage en étage avant de se réfugier dans l’appartement du petit narrateur, son ami et son complice.

    Cette histoire limpide, aux phrases simples,  nous introduit dans le monde merveilleux de l’enfance : un monde onirique et poétique où les cirques portent des noms magiques et cosmiques : « cirque du Soleil. Ou de la Lune. Ou de Jupiter », où les chats chaussent  des lunettes, sont affublés d’un chapeau et s’émerveillent des couleurs gaies des oiseaux. Tout en faisant un petit clin d’œil aux parents avec la référence aux légendes égyptiennes des sept vies du chat (« Il doit lui rester six de ses sept vies »),  elle leur lance aussi un message, en  témoignant du contact bénéfique de l’animal dans le développement affectif de l’enfant.

    Les dessins de Maria Titos au charme un peu rétro qui représentent le maître  à la moustache et à la coiffure semblables à celles de Maupassant, sur un grand bi des années 1870, l’avion Blériot, le coucou suisse en bois,  ajoutent du sens et du rêve  à l’histoire tout en nous plongeant dans un passé désuet et réconfortant. De même, les aplats composés  essentiellement de jaune, de bleu, de rouge et de vert évoquent un peu les affiches  de Toulouse-Lautrec.

    Une chatte pas comme les autres est un livre apaisant et tendre dont  les enfants pourront contempler les images blottis dans les bras chaleureux d’une grand-mère, bercés par le son de sa voix rythmant les phrases simples du texte adapté à leur imagination,  à leur compréhension et à leur affectivité.

Secrets d'anges

 

Secrets d’ange 
Michèle SébaL   
Trinômes Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    couverture secrets.jpgDans Secrets d’anges de Michèle Sébal, Céleste,  la narratrice au prénom aérien et angélique, fascinée par l’effroyable,  transforme la laideur et l’horrible en Beauté  faisant jouer allègrement ensemble Eros et Thanatos.

    Après le décès de son père, Céleste,  âgée de vingt six ans,  passionnée de taxidermie et de musique, dirige  le funérarium familial, Kêr Lucrèce, situé à Guérande, cité médiévale protégée de remparts, ville celte, terre des légendes, des sorciers et des druides bretons dont la jeune femme descend : « Moi, Céleste Mervel,  je suis la descendante d’une lignée de croque-morts, ovates, bardes et gens d’église qui tricotent la vie et la mort depuis le temps des druides ». Dans Secrets d’anges   le lecteur évolue donc dans la région « du triste sire  Gilles de Rais », personnage  satanique et maléfique. Enracinée dans le réel mais aussi dans les légendes, l’action crée le suspens, le fantastique et la fantaisie.

     Dépourvue de vie amoureuse  (« Et comme je n’en ai jamais fait un usage personnel »   ‘des attributs masculins’) et sociale (« Le plus souvent, les vivants m’indiffèrent et ne suscitent en moi aucune sorte d’émotion »), Céleste vit avec sa mère âgée, femme pimpante et déconcertante. La description de ses toilettes aux couleurs dysharmoniques fusionnant  avec originalité transforme cette femme en véritable objet d’art moderne, en « une palette colorée » : « Elle venait d’ajuster un petit chapeau vert sur sa tête, très joliment assorti à ses bas mauves et à son manteau fuschsia. Sortir ainsi vêtue, c’était déjà une aventure »,  « Ce soir, elle a opté pour un caleçon vert pomme sur lequel flotte une sorte de djellaba orangée brodée d’or. Au bout de la tresse qu’elle porte sur le côté droit dansent de minuscules boucles d’oreilles de Mickey. A ses pieds, des babouches dorées parachèvent son look oriental Disney ». Angela, ancienne « diva lyrique »,  éperonnée par son prénom, non seulement aime beaucoup les anges, mais mère très compréhensive,  elle  apporte soutien et tendresse à sa fille unique.

     Dans ses nombreux retours en arrière,  Secrets d’anges  raconte  la  vie de Céleste enfant,  au cœur du « cocon Lucrèce », entourée d’une mère et d’un père aimants, tendres, séraphiques. Mais au fur et à mesure de la lecture, ces anges aux nombreux secrets, se révèlent  diaboliques.  Secrets d’anges   exalte toutes les marginalités, l’amour lesbien abordé sans jugement de valeur, l’insensibilité de Céleste (« Moi, je ne pleure jamais. Sauf en ce qui concerne Maman, rien ne me touche, rien ne m’attriste, rien ! »), qui a toujours joué (« Mon père m’autorisait à jouer avec de très vieux crânes, pieds ou mains habilement conservés, et là, j’étais comblée »)  et vécu  dans un univers mortifère aux tissus et aux bois précieux, depuis son plus jeune âge : « j’adorais le satin des capitons, les volants en dentelle, l’odeur du chêne, du noyer, de l’acajou ou des bois exotiques. (…) Les cercueils exposés chez nous étaient somptueux ». Céleste éprouve ses premières émotions sensuelles au contact d’un homme sur le point de s’éteindre. Elle découvre en effet sa beauté, sa féminité, sa sexualité dans la mort du mâle : « C’est très doux. Chaud. (…) J’ai envie de l’explorer, le caresser, le goûter… J’en oublie presque que les minutes sont comptées. ». Elle ressent une intense  détente   en jouant  avec les attributs masculins transformés en instruments de musique, un « ballophone » doté de la capacité   « d’insuffler de l’énergie à ceux qui jouent et qui l’écoutent » et même de procurer du plaisir : « Il m’offrait sa musique, des sonorités à nulle autre pareilles, quelque chose de céleste qui s’insinuait dans toutes mes fibres. Ça m’a fait tout drôle, dans le ventre et dans la poitrine. Une sensation bizarre, inattendue, qui donne envie que ça dure longtemps, longtemps. ». La magie des  sons produits par les phallus  desséchés  est alors  un substitut du plaisir amoureux.

    Formée à « l’art de la thanatopraxie »,  Céleste non seulement reconstitue les corps et   leur donne  une sorte d’aspect immortel à  travers des gestes quasiment alchimiques, mais en même temps elle castre les hommes. Ce rituel  s’explique certainement par la désagréable mésaventure arrivée à la fillette  lors d’une sortie scolaire : « La Roche-Bernard, ou le souvenir horrible des gouttes que j’ai reçues en pleine figure, alors que j’avais pris un peu d’avance sur mon groupe et me trouvais en contrebas de la falaise. Au-dessus de moi, une poignée de petits imbéciles rigolards (…) en train de remonter (leur) short après m’avoir pissé dessus.» Dans le cadre de sa profession, elle se venge  inconsciemment de sa douleur passée en castrant les corps masculins. Cette écriture de la mutilation est une véritable mise en marche de l’inconscient. Céleste ne cache pas la mort, elle l’exhibe au contraire sans angoisse, elle ne cherche pas à la conjurer. La mort, chez elle,  est au principe même de la vie : le phallus, « c’est ce qui crée la vie ». Le ballophone est « une sorte d’Arche d’Alliance, un lien entre la vie et la mort, dédié au sauvetage de la vie à partir de la mort ». Et dans cet ouvrage original et déroutant au premier abord, la vie  l’emporte et triomphe : Céleste, enfin devenue adulte (« Fin de l’enfance ! »)  se libère, se désinhibe : « Je sens en moi comme des petits verrous qui silencieusement coulissent, libérant un je ne sais qui de … différent ». Elle  devient autre, le huis clos de Ker Lucrèce s’ouvre, l’espace éclate avec l’existence d’une ville sous la ville et le franchissement des remparts de Guérande donnant à l’essence du lieu toutes ses virtualités. Céleste découvre le désir et  l’amour. Elle s’ouvre à autrui.  Un enfant, symbole de la vie,  clôt l’ouvrage avec  sa joie  dans la Maison Lucrèce : « Il est le premier enfant à  être accueilli à la Maison Lucrèce – fleurs-couronnes-articles funéraires-musicothérapie-biberonnie -… Un sacré bazar qui me fait sourire tandis que je pose ma main sur la poitrine du bébé ». L’écriture pléthorique de la mort cachait la vie.

   Secrets d’anges n’a donc qu’une façade  mortifère. En réalité, ce roman explose de vie, de joie, d’humour, de rire. Ecrivain de la modernité,  Michèle Sébal manie avec virtuosité l’humour : « son  cerveau très érectile se met en bandaison, à l’unisson du reste », emploie volontiers  un vocabulaire argotique et familier.   Elle joue humoristiquement avec les mots,  les noms des personnages et leurs multiples connotations (« Verneux. Il m’apparaît comme un ver dans le fruit de mon entreprise »), use de l’aphérèse : « la ziq du ziziatique », renouvelle les clichés : « la dame me cherchait des asticots », « s’enfuir à tire suaire », s’amuse avec les sons : « Ils peuvent bien se farcir une crapette, battre leurs carpettes, faire des galipettes ».  Elle dit la beauté du réel « d’où qu’elle vienne » de façon poétique, « la toile d’araignée merveilleusement piquetée de perles d’eau ». L’eau devient bijou sur le tissu arachnéen fragile, aérien et léger. Le réel est arraché à sa matérialité   dans une énumération à la  Prévert : « j’ai mangé : trois moineaux, deux cerises, un rayon de lune, une gigue de raton laveur et au dessert, le mont Blanc… ». Michèle Sébal pratique la réécriture avec son ballophone cousin  de l’orgue à bouche de Huysmans  qui faisait  jouer la musique des saveurs ou du pianocktail de Boris Vian qui jouait de la musique et versait des boissons. Comme ces écrivains et poètes, Michèle Sébal rejette la banalité pour s’évader dans l’imaginaire. Son ouvrage offre une vision moderne et humoristique du  memento mori,  comme en peinture le fameux  Mickey de Jeff Koons. Secrets d’anges, apologue   sur  « la mort (qui) racont(e) si bien la vie » sécrète l’euphorie tout en invitant le lecteur à une lecture active selon le souhait de Proust.

 

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07 novembre 2012

Amour

 

Amour
Fim de Michael Haneke (2012)          
Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert        

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

     amour-affiche1.jpgAu début du XXe siècle, l’être humain vivait moins longtemps.  On voyait peu sa dégradation.  Désormais, à la faveur des progrès médicaux  et scientifiques, la vie est prolongée. Malheureusement l’état physique et cognitif des êtres humains ne suit pas toujours. Les regards rieurs et pétillants des grands-mères des années cinquante s’éloignent, remplacés par les regards vides et tristes de loques de chair affaissées dans des fauteuils roulants.
    Michael Haneke, dans Amour, donne à voir, sans pathos, avec recul,  cette sombre réalité en filmant les derniers instants d’un vieux couple Anne et Georges. Suite à un AVC,  Anne, ancienne professeure de musique cultivée, dynamique, sombre progressivement dans la déchéance physique. Son mari l’accompagne avec dévouement et amour.     
    Amour fait évoluer le spectateur dans un huis clos mortifère. Il   aborde les grands thèmes universels de la vie, de l’amour, de la vieillesse,  de la mort et  l’implacable  processus de destruction de l’existence. Michael Haneke reste dans le constat et filme avec objectivité  la fin de vie dans ses moindres détails : la lente et inexorable dégénérescence du corps, son engourdissement croissant,  l’incontinence, la patience et la souffrance de  l’entourage,  son exaspération explosive subite malgré l’intensité de l’amour.   
    La lenteur du film, ses plans fixes, ses temps de silence concrétisent la lenteur du temps vécu par les personnes très âgées démunies et fragilisées.
   Amour  est un film réaliste dépourvu de toute mièvrerie et de tout sentimentalisme. Seule  la capture  du pigeon, allégorie de la liberté et de la joie de vivre assassinée, concrétise de façon émouvante la mélancolie et le tragique  de la fin de vie.

 

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06 novembre 2012

Crimes, amour et châtiment

 

Crimes, amour et châtiment       
Nguyên Huy Thiêp    

   (Nouvelles, 747 pages)
Editions de l’aimage crime.jpgube (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Les nouvelles  extraites de l’anthologie Crimes, amour et châtiment de Nguyên Huy Thiêp drainent tout un contenu socio-culturel et politique d’une immense richesse. Elles fournissent l’occasion au narrateur d’exprimer avec subtilité ses idées sur les intrigues humaines, sociales, politiques tout en énonçant  des morales sur la vie, la mort, la jeunesse, la vieillesse,  le bonheur (Tous les hommes veulent vivre longtemps, et tous veulent devenir meilleurs »). Le présent gnomique induit une lecture universalisante des propos. Nguyên Huy Thiêp   donne à entendre une réflexion sur l’Homme en général. Mais il  propose surtout une vision du Vietnam, loin des clichés et des prismes déformants aux couleurs coloniales américano-occidentales. Tricotant le passé et le présent, mêlant les récits aux discours (dans « Nostalgie de la campagne », c’est un « je »  qui s’exprime « Je m’appelle Nhâm. Je suis né à la campagne »), les contes et les légendes, les poèmes et  les chants, Nguyên Huy Thiêp donne à voir les coutumes locales (« tuer le cochon afin que parents et amis puissent venir partager (la) joie » de la famille),  la vie quotidienne d’une nation brisée par les séquelles d’une guerre cruelle, la misère des uns, la prospérité, souvent obtenue à la faveur  de la corruption, des autres. Le narrateur-auteur enraciné dans le contexte local, social et politique du Vietnam installe ses histoires dans un temps mythique, atemporel.  En effet,  souvent le temps de l’action est imprécis comme dans les contes dont le début rappelle le « il était une fois » traditionnel.  « Le cœur de tigre », par exemple,  commence par l’expression atemporelle « En ce temps-là vivait à Hua Tàt… ». Nguyên Huy Thiêp  reprend des légendes anciennes et les remodèle : « Truong Chi » est l’ avatar d’une légende très célèbre au Vietnam racontant l’histoire d’un  artiste soumis au pouvoir.  Le narrateur « déteste profondément (sa) fin traditionnelle (…) (il) choisi(t) (donc)  une autre solution ».   Ces métamorphoses   lui permettent  de présenter ses humeurs indirectement. Tout est suggéré de manière symbolique. L’idéologie passe par le détour. La concentration du récit  a pour effet de renforcer la dramatisation. Sans cesse, le lecteur se heurte au combat entre l’amour, la mort et les châtiments  liés à un contexte politique rejeté par le narrateur pour qui le communisme représente le Mal : « Méfie-toi du déluge des vagues rouges qui t’attendent » ou « (…) s’il est vrai que l’esthétisme recèle bien des dangers et des égarements, il a du moins le mérite d’être honnête et d’aller au fond des choses, ce qui vaut cent fois mieux que le réalisme avec son cynisme et sa discipline de troupeau ». Ces histoires sont représentatives de toute une société où des espèces de brutes rejettent  les poètes, les lettrés parce qu’ils favorisent l’esprit critique : « La littérature est la chose la plus abjecte qui soit ! Elle crée la révolte dans la vie quotidienne (…) ».   L’argumentation de Nguyên Huy Thiêp est  indirecte et allégorique. Ses personnages disent un sens. La lutte inégale de Chuong (« Je compris, en gros, que  je devais, si je voulais toucher la récompense, me mesurer à cinq lutteurs ») et de ses adversaires  dans « La Fille du génie des eaux » exprime  la guerre fratricide du  Vietnam (« A un tournant, un groupe d’hommes jaillit des ténèbres. A leur tête marchaient les trois lutteurs que j’avais vaincus : Thi, Nhiêu et Tiên ») et la corruption du pays (« L’arbitre aurait dû le sanctionner, mais comme c’était un homme de Doài Ha, il le laissa faire »). La mise en drame correspond toujours à un sens. Il existe en effet  tout un jeu de signe à sens.
     A d’autres moments, le narrateur  évoque ouvertement et avec émotions ses pensée sur l’exil, « Ma patrie, moi je l’appelle nostalgie »,  le racisme dont souffrent les Vietnamiens à l’étranger « Le Vietnamien est méprisé où qu’il aille », leur grande capacité d’assimilation : « Maintenant je parle mieux l’anglais que le vietnamien ».  Nguyên Huy Thiêp    s’inscrit dans la tradition des moralistes lorsqu’il croque la société et ses travers, Hanoï, « ville amorale, impitoyable »,  mais il s’inscrit aussi dans la tradition des conteurs, des portraitistes, des artistes.      
    Nguyên Huy Thiêp  est en effet de surcroît un esthète. Les fleurs, la végétation, le minéral ne sont pas simplement chez lui  les éléments d’un décor : « A l’automne, un tapis de chrysanthèmes sauvages en illumine les rives et leurs reflets dorés jettent un éclat si ardent que l’œil a peine à le soutenir ». C’est aussi un sublimé d’art, une synthèse du Vietnam noyé de brume et de pluie,  de sa nature luxuriante,   exubérante  et colorée : « (…) les arbres passèrent du vert au rose puis au rouge sang. Les haies ployaient sous le poids des luzernes dont les fleurs, d’un jaune vif, ressemblent à des pendants d’oreilles ». La fleur devient bijou. En quelques phrases, l’écrivain  croque des paysans au travail,  des tribus se rendant au marché (« hommes et femmes avec leurs chevaux tenus en bride et leurs hottes remplies de cardamome sauvage, de scrofulaires, d’herpestes et d’un riz gluant (…) de couleur rouge carmin, collant et particulièrement parfumé »),  dessine des personnages, donne à voir la beauté  des femmes : « Elle avait la peau aussi  blanche qu’un œuf battu en neige, une chevelure sombre et lisse, des lèvres qui évoquaient une laque rouge ». Les caractéristiques du visage de Pûa jouent  comme des substances picturales. Dans nombre de nouvelles, toutes les sensations se mêlent : les saveurs (« il aimait la panse parce qu’elle craquait sous la dent, la tripe parce qu’elle avait un goût légèrement sucré, le foie parce que c’était un peu gras, le boudin parce que c’était bien salé »), les parfums  qui ont une épaisseur, l’air  qui se musicalise (« un vent léger l’agitait. Une sorte de murmure s’en échappait, un son si léger, si ténu qu’il fallait avoir l’ouïe très fine pour l’entendre : ‘U…u…u…’ ».  Des refrains, des poèmes rythment le texte « Ô Po Mê ! qui aura pitié de moi ?/ Ô Po Mê ! Qui aura pitié de vous ? ». Bien que traduites, les nouvelles de Nguyen Huy Thiêp  dont dotées d’une écriture musicale. Le lecteur ne peut qu’être sensible au rythme et au souffle du texte.

    Crimes, amour et châtiment est une magnifique anthologie  de nouvelles où le pessimisme se dépasse et se tourne vers une note d’espérance grâce à des pointes d’humour et à toute une sagesse bouddhiste.  Le lecteur, occidental surtout, ne peut épuiser la richesse de cet ouvrage de sept cent quarante quatre pages, il ne peut qu’en donner un aperçu.       Crimes, amour et châtiment est une véritable  corne d’abondance inépuisable.      

   

 

 

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