Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 décembre 2012

La beauté m'assassine

 

La beauté m’assassine      
Michelle Tourneur      
Fayard Roman   
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image  beauté.jpg La plume aérienne, délicate, sublime de Michelle tourneur dans La beauté m’assassine entraîne  le lecteur dans un univers onirique et esthétique. L’écriture-bijou de Michelle Tourneur décrit une réalité tout à la fois passée et intemporelle : le XIXe siècle d’Ingres, de George Sand, de Théophile Gautier, de Delacroix, peintre incompris et vilipendé par certains,  et l’univers éternel et inaccessible (« Cette beauté nous est interdite »)  de la Beauté, de l’Art.

    Florentine Galien, figure séraphique et mystérieuse, initiée aux arcanes des lames, réussit, à la faveur de sa persévérance et de sa détermination,  à pénétrer, sans se révéler,  l’atelier du peintre  Delacroix. Elevée par son oncle Hyacinthe Galien et sa tante Emilienne,  après une enfance passée dans un « vieux presbytère assailli par le grondement de la mer »,  cette jeune fille,  éduquée, subtile et cultivée,  qui « mani(e) les mots avec justesse, (…) écri(t), (…) sa(it) parler » propose ses services au peintre Delacroix, pour officiellement « chasser les poussières. », mais secrètement  pour  « apprendre les couches de fond, les mélanges, les gestes, le coups de brosse ».    
    Longtemps  suspicieux, Delacroix découvre lentement cette jeune fille secrète, espèce de double d’une jeune servante aimée dans sa jeunesse,  « C’était Florentine.  Ou c’était Caroline. Ou Florentine se fondant en Caroline », les deux jeunes femmes  fusionnant  dans son esprit, unit par la rime de leur prénom qui résonne en point d’orgue cristallin et argentin.

    A mesure que se déroule le récit, le rêve et  l’enchantement l’emportent sur la réalité brute du Paris des années 1830. L’histoire, simple en elle-même, s’oriente constamment vers le mystère et le rêve, dans une beauté lumineuse et magique. A la manière de Delacroix qui s’écrie à propos d’Ingres « S’il avait pris une fois un bain de vapeur sur une terrasse brûlante, il saurait que là, les lignes remuent… qu’elles se tordent… qu’il n’y a plus les lois du dessin, plus que la vie… la vie pénétrante. », Michelle Tourneur capte les sensations les plus fugitives et  les plus ténues, cristallise les vibrations de la vie, tente de retenir les lignes évanescentes et fugitives du réel.  Elle dit l’ineffable,  note l’impalpable. Les objets, comme le collier de grenats vénitien »,  deviennent immatériels et éthérés : « Le collier rouge était comme un souffle à son cou ».  Le réel se métamorphose sous sa plume. Les tissus du luxueux Lampas Bleu, « Maison des Joies Textiles » sont beaucoup plus que des étoffes. Ce sont des  trésors magiques, vivants,  mystérieux, fascinants : « les étoffes se déroulaient, voletaient, mettaient des lueurs fugitives, mates ou brillantes, sous la clarté tremblotante de la bougie. Le trésor vivait sa propre vie, c’était une sensation étrange. » Dans « le Cabinet aux Emois » situé au dessus du  magasin, les clientes vivent des moments  d’extase magiques, intenses  : « Là-haut, entre les deux grandes potiches chinoises, jaune et verte, les clientes, nues comme Eve au Jardin, s’offraient aux caresses des étoffes déroulées qu’une essayeuse, formée à cet effet, faisait bouffer sur leur peau  pour évoquer les tenues futures. A ce contact, leur souffle s’accélérait. Les quatre miroirs les multipliaient à elles-mêmes. Les pièces déployées, tels de petits feux frôleurs, leur donnaient des frissons dans tout le corps. Elles s’enfonçaient dans de drôles d’eaux troubles et sirupeuses d’où elles ne pouvaient plus s’arracher ». Michelle Tourneur capte  les sensations tactiles, visuelles, gustatives  les plus fugitives et les conjuguent dans une approche sensuelle et esthétique du réel. C’est une véritable relation érotique qu’Emilienne entretient avec les tissus à travers les synesthésies  naissant  au contact des soies : « La soie feu, la soie bleu nuit, la soie amande moutonnèrent, leurs reflets flambés se mêlèrent ». Cet incendie de couleurs  miroitantes et nitescentes  est tellement puissant qu’elle en suffoque, assassinée par cette  Beauté voluptueuse.   
    Florentine, quant à elle, pénètre cette Beauté : « Elle avait plongé dans les entrailles du tableau, elle s’était mariée aux fluides des couleurs », le Lampas Bleu devient une mise en abyme d’un tableau de Delacroix.  Et l’écriture de Michelle Tourneur nous emporte alors dans un maëlstrom éblouissant de couleurs, de sons, de parfums.  Les hypallages transfèrent les adjectifs en substantifs (« cette blondeur sortie du brouillard », « la blancheur de sa peau »), faisant tournoyer les sensations en une valse aérienne.

    Michelle Tourneur pose sur le  réel imparfait, souvent violent, sombre du XIXe siècle,  le regard de l’artiste totale et le  transcende à la faveur de son imagination éblouissante et de son écriture délicate, féérique et  légère. La beauté m’assassine est un véritable voyage par les sens.

 

19:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23 décembre 2012

Une étoile dans le noir

 

Une étoile dans le noir       
Lucia Tumiati    
Joanna Concejo (Illustrations)     
Editions Notari (2012)

 

(Par Elias Abou-Mansour)     
 

 

    Notari_une-etoile-dans-le-noir_couverture.jpg Dans Une étoile dans le noir, Lucia Tumiati raconte l’histoire de deux jeunes bergers unis par des liens d’amitié. Ces deux enfants possèdent de nombreux points communs : ils marchent pieds nus et vivent dans des masures, signes de dénuement mais aussi d’humilité. Le petit  narrateur, dépourvu de prénom, dépeint son ami, un être mystérieux, insaisissable, solitaire, incompris, taciturne et introverti, mais aussi charismatique, serein, confiant, dépourvu de peurs : « Moi, je n’ai jamais peur ». La peur, issue  du mystère, du secret, de l’incompréhension, est inconnue de ce jeune berger lucide, clairvoyant et pénétrant, qui lit dans les pensées, prédit ce qui doit arriver. Et surtout, il prône l’Amour : « Aimer, Aimer, je dois toujours aimer, moi, mais les autres. ». Son contact apaise le narrateur empli d’affection et de tendresse pour cet être complexe, qui malgré son jeune âge, est  versé dans les sciences religieuses : « Je pense. Je pense aux écritures, je pense aux prophètes, je pense aux mots de la loi ». En effet, maîtrisant déjà les textes de la Torah, il est soucieux de prêcher et d’inciter les Rabbins à la perfection : « Je voudrais que tous les maîtres soient parfaits pour former des élèves parfaits ».  Cependant  il a un esprit contestataire : voulant  éveiller les consciences, il enfreint  la loi et s’adresse aux gentils ou goys, signes de l’universalité de son message doux et non violent : « Moi, je n’aime pas tuer, et je ne le ferai jamais ».
    Lucia Tumiati sème des indices dans sa narration. Très vite, le lecteur se rend compte qu’il ne s’agit pas de l’histoire d’un simple berger. Le lieu où se déroule l’intrigue est la Palestine, la Terre Sainte. Le jeune berger fréquente le temple de Jérusalem et observe la Thora : « Mais les gens comme moi sont nés ici. Je suis né Juif, je suis bien dans le Temple. Je suis bien avec les rabbins ». Le nœud de l’intrigue ôte toute ambiguïté avec la révélation du sacrifice du jeune berger par son père, sacrifice que la mère en larmes rejette : « Seigneur – disait-elle en pleurant – ô mon Dieu, comment peux-tu penser que j’accepte de faire mourir mon fils (…)  Tu ne peux pas me demander une chose pareille. Une mère peut choisir de mourir, mais pas de faire mourir son propre fils. Tu ne peux pas me le demander. » Le titre de l’ouvrage  Une étoile dans le noir  prend  alors tout son sens : c’est l’étoile annonciatrice de la Bonne Nouvelle, porteuse d’amour et de paix, Lumière qui illumine les ténèbres. Lucia Tumiati réinvente l’Ecriture sainte. Elle humanise et actualise la vie du Christ, initiant de façon indirecte les jeunes lecteurs à la compréhension des mystères du christianisme. La personne du Christ est désacralisée et démystifiée. Les sentiments des personnages sont disséqués afin de les simplifier et les rendre accessibles aux jeunes lecteurs. 
    Une étoile dans le noir, bel ouvrage illustré de dessins au fusain, n’est pas seulement destiné aux enfants, mais aussi aux adultes. Il est porteur d’un message philosophique d’amour et d’amitié important  dans un monde qui sombre de plus en plus dans la violence. C’est un livre à offrir pour  Noël.

15 décembre 2012

Conférence à l'Hôtel de Ville de Lyon

 

Conférence sur l’Emir Abd El-Kader.  
Un homme, un destin, un message.

Hôtel de Ville de Lyon
14 décembre 2012
(avec  Georges Képénékian, adjoint au maire de Lyon, chargé de la culture, S.E. Idriss Jazaïry, ambassadeur, représentant permanent à la CD,   Ahmed  Bouyerdene, historien...)

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  image emir.jpg  Le 14 décembre 2012 à 19 heures,  dans les somptueux salons de l’Hôtel de Ville de Lyon, s’est déroulée une conférence commémorant l’anniversaire du passage à Lyon,  le 12 décembre 1852, d’une des figures majeures du XIXe siècle, l’Emir Abd El-Kader. D’importantes personnalités lyonnaises, universitaires, le directeur de Radio Trait d’Union participaient à ce projet finalisé par le  père Christian Delorme et Rebay Mehentel.
    L’Emir Abd El-Kader, « éduqué aux Belles Lettres et au bel agir », homme des Lumières, personnage éminent et charismatique, promoteur du progrès, symbole du refus du colonialisme, a constamment œuvré pour le rapprochement entre l’Orient et l’Occident.
    A une époque où les replis identitaires se multiplient, l’Emir Abd El-Kader nous lance un message de tolérance, de respect de la différence, d’ouverture à l’Autre.

    « Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure ». Emir Abd El-Kader.

14 décembre 2012

Toi, Ma soeur étrangère

 

Toi, Ma sœur étrangère.   
Algérie-France sans guerre et sans tabou     
Karima Berger   
Christine Ray    
Editions du Rocher, 2012

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image soeur.jpgToi, Ma sœur étrangère, titre émouvant et sublime, concrétion de l’essence du texte  « écrit à deux voix »  par Karima Berger et Christine Ray, donne à voir, à travers le regard de deux fillettes puis de deux adultes, la vie quotidienne pendant la guerre d’Algérie et  l’Histoire de ce pays déchiré de 1954 à 1962,  qui connut  l’espoir de l’indépendance puis le désenchantement des années 80.  Karima née en Algérie, « arrivée en France à l’âge de vingt ans » et Christine « arrivée à trois ans en janvier 1955 en Algérie »,  deux femmes généreuses, ouvertes, intelligentes, conscientes, le cœur encore meurtri par  une guerre non dite, entourée d’un pesant silence, plongent dans un passé dans lequel elles se retrouvent.
    Elles s’interrogent, se répondent, évoquant  le temps révolu, leurs souvenirs,  leurs coutumes familiales. Toutes deux vivaient dans deux univers séparés, par la  richesse des uns, la  pauvreté des autres,  par une guerre indicible, « 
on ne dit pas la guerre », « Rien n’est dit de cette ségrégation »,   par l’indifférence, l’ignorance, le refus de l’Autre, un refus tellement fort,  que  les Algériens  intériorisaient la pensée coloniale. Le substantif « arabe » devenait tabou : « le mot Arabe était tellement connoté négativement que nous ne voulions pas nous nommer ainsi ». Les patronymes étaient niés : « Les Français allaient ‘nommer ‘ leurs sujets ». Un véritable processus de déshumanisation était organisé. On privait de nombreux autochtones de leur nom en  leur attribuant des initiales : « Enlever à l’autre son identité, quel crime déshumanisant ».  On nommait  toutes les femmes  par le générique « Fatma », « diminutif de Fatima », le  prénom beau et noble  de la fille du prophète, en le salissant : « (…) A chaque fois que l’on m’appelle Fatima (…)  c’est comme une écharde (…) c’est comme un vieux, un très antique stéréotype qui surgit dans une conversation tel un symptôme de la supériorité, un lapsus fréquent, pour moi qui me rappelle Fatma, la Fatma (l’autre façon qu’avaient les Français d’appeler leur femme de ménage. Par extension, c’était le nom pour dire le nom de toutes les femmes arabes »). De surcroît, les Algériens étaient orphelins de leur langue. Supprimer la langue d’origine, c’est vider l’inconscient culturel. Mais Karima ne refusait pas la langue castratrice, au contraire elle l’aimait et la savourait, malgré la culpabilité et la douleur de cette déchirure linguistique : « D’où me vient la langue française ? La question me ravit et me tourmente à la fois tant elle a été le pivot de mon questionnement sur l’écriture, le goût des mots, la joie de la sonorité étrangère, l’écart coupable, souvent douloureux, qu’elle a constitué avec la langue arabe, absente et pourtant rivale. »       La langue française l’initiait à cet autre qui avait tenté de lui voler son identité, de la déposséder de son être.  
    Le jeu esthétique de l’écriture devient exercice de sa liberté. L’écriture désamorce la souffrance, l’incompréhension.
Toi, Ma sœur étrangère est une  réconciliation avec le  passé. Après la tragédie de la guerre, il est une retombée apaisante, une signature de l’achèvement définitif de cette  guerre tue, il en est  son exorcisme. L’écriture conjure la déchéance de la guerre fratricide et réunit les deux sœurs : Karima et Christine, l’Algérie et la France.
    Ces deux sœurs autrefois séparées, qui  ont évolué  dans un univers fait d’incompréhension, montrent que, malgré tout, la  complicité,  l’amitié, la solidarité  existaient et existent toujours  grâce à des femmes et  hommes  généreux, ouverts, respectueux de la différence, comme « Mouloud Feraoun, instituteur, qui fut jusqu’à sa mort violente un militant de l’égalité et de l’instruction », Isabelle Eberhrdt, Pierre Claverie, « un prêtre dominicain », « Christian de Chergé » qui vivait l’œcuménisme au quotidien : « il jeûn(ait)  pendant le ramadan, enlèv(ait)  ses sandales au seuil de la chapelle »,  les moines de Tibhrine, « Léon-Etienne Duval, archevêque d’Alger (…) devenu cardinal en 1965, l’année où l’Algérie lui offrait avec reconnaissance la nationalité algérienne »« L’Emir Abd el-Kader,(…) homme des Lumières (…) combattant de la première heure de l’Algérie libre certes, puis homme d’Etat mais aussi un des plus grands mystiques de tous les temps » qui protégea les chrétiens à DamasToi, Ma sœur étrangère  est un véritable hymne d’amour,  de tolérance  et d’espoir : « Peu à peu le visage du prieur m’apparaît plus clairement, un visage inquiet et rayonnant à la fois, un mystique brûlant d’amour pour les musulmans qui l’entourent. Un homme habité par ‘une lancinante curiosité’ et une invincible espérance, celle de voir un jour chrétiens et musulmans unis, dans un avenir qui appartient à Dieu ». Ce livre, véritable bain de sensibilité religieuse,  révèle les liens mystiques existant entre les êtres. Il rejette toute stigmatisation, prouve que le véritable islam n’est ni  une idéologie ni  « une prison d’interdits intégristes ».

    Karima Berger  et Christine Ray, citoyennes du monde (Je suis Romaine et méditerranéenne, Grecque, Egyptienne et Phénicienne »),  historiennes des mentalités y  entrant sans perdre le recul, sont aussi et surtout des écrivaines et  des poètes. Elles disent avec une écriture imagée et aérienne  aux nombreuses métaphores, comparaisons, oxymores (« je suis la tempête et la brise, le bateau et la passagère, le silence bruit à mes oreilles ») leur éblouissement devant la beauté de l’Algérie, univers de couleurs,  de parfums,  de saveurs. Les sensations envahissent le texte  frémissant  d’amour pour ce pays : « ce pays ‘d’emprunt’, ton pays, je l’aime comme on aime le soleil et le ciel d’azur, les cyclamens de la forêt de Baïnem, les craquelures de la terre brune… ». A la faveur de la magnificence des  images, l’écriture se fait l’égale du pinceau du peintre apte à faire jaillir la toile parfaite.

    Dans un monde de plus en plus intolérant et violent, Toi, Ma sœur étrangère est un baume scintillant et apaisant dont on ne peut que partager l’espoir : « dans le grand tohu-bohu mondial, (le) métissage va bien finir par se réaliser (…) en dépit des extrémismes et des fanatismes de tous bords ».

10:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)