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26 janvier 2013

L'illusionniste

 

L’illusionniste
Edition Cercle français de l'Illusion
Président Claude Nops
(2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    1_llusionniste-kingeshopcom.jpgAu détour de ses flâneries littéraires, le lecteur peut rencontrer l’illusionniste et sa séduisante revue éponyme au papier cartonné glacé, raffiné, brillant, doux et soyeux. Cette revue l’entraîne alors  dans un univers onirique et esthétique surprenant et irrésistible. Tout à la fois ludique et culturel, le magazine  L’illusionniste emporte  le lecteur vers des tours de magie étonnants et amusants où des liens se dénouent avec un « Anneau déchaîné »,  des  poissons apparaissent  dans un verre d’eau dans le tour « « Le Poisson dans l’oh », mais aussi vers des présentations et des analyses d’ouvrages, de films, de tableaux de personnages aux doigts habiles comme « Les Diseuses de bonne aventure » de Georges de La Tour, « Le vol à la tir » de Caravage en passant par des œuvres surréalistes, fantaisistes  et contemporaines comme celles de Michael Cheval, aux couleurs gourmandes  et lumineuses.  
  
L’illusionniste permet au lecteur de (re)découvrir d’un regard neuf des œuvres d’art consacrées à l’illusion et marquées d’originalité. La magie se fonde alors sur une relation ludique autour de tout un travail sur les gestes, le mouvement de l’illusionniste ou des personnages du tableau à des fins de divertissement et de réflexion. Tout une poétique et une esthétique sont mises en place fondées  sur des effets de rythme, de mouvements, d’illusions, de couleurs. Le jeu s’impose développant des phénomènes de déréalisation, de mystère, d’incongruité, de surprise et  d’humour. Les repères dérivent. Le fantastique, le merveilleux, le mystérieux de mêlent conjugués à la beauté.
    illus381-KS-18-09_essai-1.jpgL’illusionniste  propose un univers de rêve afin de compenser la morosité du réel et répondre à tous les appétits conscients et  infra-conscients du lecteur. Ce dernier échappe le temps d’une lecture à son existence rationnelle, pragmatique, à un monde désenchanté pour plonger dans un ailleurs où tout devient possible comme traverser avec aisance et élégance un miroir. L’illusionniste transfigure le réel, exprime le monde des songes en imposant une présence poétique pure où vibrent les couleurs, où les mouvements tournoient dans toute une théâtralisation de l’univers.

16:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4)

19 janvier 2013

Les Beaux sentiments

 

Les Beaux sentiments.      
Jacques-Etienne Bovard     
Editons Bernard Campiche  
CamPoche (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image beaux sentiments.jpgLes Beaux sentiments de Jacques-Etienne Bovard est un ouvrage rigoureusement construit : il s’ouvre sur la cinquième rentrée scolaire de François Aubort,  (dont le lecteur n’apprend le prénom qu’à la cent soixante septième page), un professeur remplaçant  de français  dans un lycée  du canton de Vaud, en Suisse. Le roman s’achève  à la fin de l’année scolaire, après la remise des prix attribués aux lycéens « élevés au grade de bacheliers et bachelières ». Chacune des quatre parties  du roman se termine par  un écrit d’élève : le dossier de Bertrand Fiaugères,  le texte d’Anne-Sophie, celui de Cédric et enfin la carte d’Anne-Sophie. Cet ouvrage charpenté introduit le lecteur dans le flux de conscience  d’Aubort, entrecoupé de dialogues adaptés au style de chaque locuteur. Ces monologues intérieurs  aux multiples réflexions, analyses,  remises en question données en alternance à la première ou à la troisième personne du singulier présentent un personnage ordinaire, fragile et révolté, encore plein d’idéalisme, qui porte un regard négatif sur lui-même et aigu sur les autres. Le lecteur voit Aubort comme il se vit lui-même. La grandeur de cet enseignant  réside dans sa lucidité, mais cette grandeur est dépourvue de puissance : on ne peut lutter seul contre le malheur d’autrui, contre la société, contre la crise.      
    Après le suicide d’un de ses élèves pendant les vacances estivales, Aubort  culpabilise : il n’a pas su voir le mal être de Bertrand : « qu’est-ce qu’il fallait voir, qu’il n’a pas vu sur ce visage intelligent, quel signe, quelle blessure ? » ou tout du moins il a laissé passer les ténus indices de son futur geste : « Ce faux-fuyant, qu’il a vu, pourtant, mais renoncé à relever pour ne pas laisser les autres s’agiter dans l’attente de leurs  propres copies ». Il s’interroge alors avec angoisse sur l’opportunité des lectures, aux messages souvent mortifères,   proposées à ses élèves : « Ce pays nous ennuie, ô Mort appareillons ! … », « Les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »La littérature n’est pas innocente, elle peut même posséder un pouvoir létal : « La littérature serait-elle un vaste cimetière ? N’offre-t-elle aucune certitude résolument tournées vers l’espoir, aucune valeur, aucun idéal ? ».    
    Aubort va essayer d’échapper à ce sentiment de culpabilité en tentant de pénétrer l’opacité de ses élèves,  d’aller au-delà des apparences, de se rapprocher d’eux. Mais les lycéens fuient, répondant par des lieux communs : « Bien sûr, en sa présence de prof doublé pour la plupart d’un inconnu, on surveille son propos, réflexe de prudence acquis depuis l’école primaire, mais il se peut aussi qu’on n’ait rien d’autre à dire que ces lieux communs sur tout et rien (…) ».  Aubort  essaie  alors de sauver Cédric, élève de classe technologique, qui masque la réalité, ses sentiments, ses craintes sous des airs faussement joyeux et  désinvoltes ( « petite bouille démantelée en face de lui qui  attend la question suivante en essayant de rattraper ses sourires de faux joyeux… »), cependant le drame qu’il vit est décelable essentiellement dans son angoisse du regard de l’Autre, dans ses silences qui parlent, dans ses conduites à risques, lorsqu’il slalome  dans les rues  au milieu des voitures, à « une folle allure, les patins tressautant sur le macadam »,  la mort étant « ici l’attrait irrésistible du jeu ».  Les gestes d’autrui délivrent des messages susceptibles d’interprétation diverses comme le dernier  salut de Bertrand.   Le roman met l’accent sur le caractère imprévisible des êtres, montre qu’on ne les comprend pas toujours, qu’on ne peut les aider s’ils refusent. On ne peut s’emparer de leur liberté. Une distance existe toujours entre le « moi » et l’autre.   
    Dans ce roman réaliste, comme dans la vie ordinaire, le lecteur ne dispose que de bribes d’explications sur les événements proposés de façon partielle et partiale par Aubort, ses collègues et les élèves. Le lecteur est confronté à la complexité psychique des êtres, aux situations difficiles qu’ils vivent et affrontent avec leurs propres moyens dans un univers souvent absurde et angoissant. Les Beaux sentiments témoignent de la vie de la jeunesse, mais aussi d’une époque et d’une région, la Suisse des années 90, engluée dans une crise économique et politique avec un gouvernement qui sacrifie l’éducation : « suppression de cours facultatifs et d’heures d’appui, diminution du personnel et de l’offre alimentaire de la cafétéria, réduction des plages d’ouverture de la bibliothèque et, bien entendu, regroupement systématique des classes dont l’effectif descendra au dessous d’un certain seuil… », une société qui méprise et jalouse les enseignants au soit disant « salaire ‘indécent ‘, (aux) ‘ obscènes ‘ vacances,  (aux) horaires ‘sur mesure’ … ».  L’ordre politique et  social s’effrite, se désintègre. La chambre des députés n’est plus qu’un lieu de disputes vulgaires, de brouhaha informe, d’indifférence (« A droite et au centre, on boucle son porte-documents, on lit un catalogue de jeux informatiques, renversé sur son siège on téléphone à Madame, on bâille, on discute, on rigole… ») qui accable financièrement les citoyens.
    Dans ce texte qui se veut analogique, confronté aux événements de son époque, à  leur absurdité, l’absence d’espérance  n’est pas totalement une désespérance. Malgré son apparence souvent apathique, la jeunesse possède un esprit critique, elle est capable d’analyser, de se révolter. Par leurs remarques pragmatiques, (« Parce qu’il y a quand même un moment où il faut arrêter de se prendre la tête pour s’empêcher de vivre… ») les élèves aident même Aubort à évoluer, à percevoir le réel autrement. La vie est ambivalente, acceptons cette ambivalence et essayons de cultiver les beaux sentiments malgré leur modeste efficacité : « Mais il sera dit que les beaux sentiments ne suffisent pas mieux à vivre qu’à faire de la bonne littérature… Il sera dit que les beaux sentiments ne s’épanouissent comme les fleurs que dans le terreau âpre de l’angoisse, de la violence et du sacrifice… Il  sera dit que les beaux sentiments ne peuvent que croître passionnément ou mourir… »

14:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02 janvier 2013

Le cadeau de Noël

 

Le Cadeau de Noël    
Daniel Abimi     
Bernard Campiche Editeur (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image cadeau de noel.gif La belle jaquette brillante de l’ouvrage de Daniel Abimi, décorée de rennes scintillants tirant un traineau – vide -  sculptés dans la glace, souligne la beauté éphémère de Noël  et révèle l’ironie du titre. Le Cadeau de Noël est un roman fondé sur une enquête policière menée juste avant Noël par l’inspecteur Mariani dans une frange glauque de la  société lausannoise dépourvue de valeurs morales et humanistes. Quelques jours avant Noël, Elena, une jeune Ukrainienne, employée dans « la station service, Agip, la dernière avant l’échangeur de la Blécherette » qui « fa(it) dans la restauration » est tuée par un professionnel alors qu’elle allait servir des « penne alla carbonara ».  Afin d’arrêter le criminel, il faut d’abord « trouver le mobile ».  Tous les ingrédients du roman policiers -  suspens, action, violence, rebondissements, résolution de l’énigme à la fin de l’ouvrage -   sont savamment et judicieusement orchestrés. Le Cadeau de Noël,  roman policier à l’intrigue bien charpentée, cultive l’appétit de sensations du lecteur. La narration, contemporaine à l’action, donne à voir concomitamment, sans lien au premier abord, des fragments de vie de différents personnages croqués sur le vif,  (Mariani, le policier migraineux, Rod, un journaliste alcoolique, Svetlana Meylan, épouse d’un assureur…) qui se relient progressivement de façon nécessaire.

    La bourgeoisie privilégiée et les petits truands hantent sans scrupules les mêmes milieux de la drogue,  de la prostitution, de la pornographie et de la violence. Sous le vernis esthétique et policé  hypocrite  de la bonne société se cachent  des êtres vulgaires que « l’odeur de l’argent (…) rend tous délicieux ». La richissime Anne-Sophie Hartmann accueille son cousin « un verre à soda rempli à la main (…) Son haleine dégage(ant) une forte odeur de gin ». Son mari « chirurgien chef à l’hôpital du Samaritain à Vevey »  « se commet dans des partouzes », méprisant et réifiant  les jeunes prostituées slaves sans papier : « tu lui allonges une baffe avant de la baiser comme si elle était ta chose ». Les enfants, « quatre chérubins  (qui)  assuraient la partie musicale du réveillon », apparemment des angelots blonds, bien éduqués,  sont en réalité de véritables terreurs soutenues de surcroît par leur mère. Déçus de leurs cadeaux, (« Corentin quand il découvrit que le téléphone qu’il avait entre les mains était l’ancien  modèle, celui qui était déjà vieux de sept mois (…) commença par devenir tout rouge, poussa un hurlement qui forçait sur les aigues puis jeta son appareil contre le père Noël »),  ils lapident le père Noël avec rage et colère. Daniel Abimi décrit avec un réalisme,  frôlant parfois l’épique dans ses scènes de violence ou de sexe, un univers corrompu (« L’ordre judiciaire étouffa l’implication de son éminent membre avec élégance »).  Il ridiculise et caricature même  la haute bourgeoisie aisée. Le roman policier  entraîne une critique sociale avec un humour souvent corrosif. La litanie de mots familiers qui circulent dans l’ouvrage restitue la vie de ce milieu sordide dans toute sa spécificité concrète. Le style colle à la réalité vécue. Les  apparentes belles manières des bourgeois ne peuvent cacher leur essence débauchée et malsaine. Très vite le vernis s’écaille.

 

12:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)