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27 septembre 2015

Belle époque

Belle époque    
Zabeth Ross      
Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik     
Editions Robert Laffont (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image belle époque.jpgZola, point d’intersection du XIXe siècle scindé en deux phases : la première optimiste et confiante dans le Progrès, la seconde pessimiste et spleenétique, n’est pas seulement l’auteur des Rougon-Macquart,il a aussi rédigé des contes, des nouvelles et de nombreuses publications dans la presse. Il a entre autres écrit Les Repoussoirs, nouvelle que Zabeth Ross reprend à sa façon dans Belle époque.  En effet elle s’inspire du thème zolien et donne au court texte de l’écrivain un souffle plus ample à la faveur de sa réécriture.

    Zabeth Ross plonge le lecteur dans le Paris de la Troisième République, à la veille de l’Exposition universelle, à l’époque de l’édification de la Tour Eiffel, (« La Tour d’Eiffel, encore en construction, se projette dans le ciel »),  objet de contestation de la part de nombreux artistes et évidemment des personnages du roman, reflets de la réalité : « La Tour d’Eiffel est une parfaite abomination ».  Dans Belle époque, Zabeth Ross raconte l’expérience humiliante vécue par Maude Pichon, une jeune fille de seize ans, ayant fui sa Bretagne natale  afin d’échapper à  « une vie monotone à la campagne » et  à un mariage forcé  avec « M. Thierry, le boucher du village », un homme âgé et rebutant. Le seul métier s’offrant à elle est celui de repoussoir. En effet, « les jeunes femmes vêtues en paysanne et débarquées de leur province ne peuvent prétendre à vendre des toilettes à la dernière mode ou des pâtisseries semblables à des bijoux ». Maude Pichon, comme tant d’autres jeunes femmes pauvres et laides, devient donc  un faire-valoir, « près d’un joyau issu du  grand monde ». Dans la société superficielle et hiérarchisée de la Troisième République, seuls l’apparence,  l’argent, la réussite sociale comptent. Le mariage se réduit à une transaction. Les jeunes filles de « bonne famille » doivent,  dès qu’elles « font leurs débuts » dans les bals,   séduire un mari nanti.

    Dans ce roman à la première personne, le lecteur perçoit  le ressenti, la révolte mais aussi l’évolution psychologique, intellectuelle,  sociale  de Maude. Il discerne le regard réducteur que Durandeau, le fondateur de « l’agence de location de femmes laides » et   les bourgeois  assignent aux femmes  soi disant disgracieuses et à la jeune provinciale, regard que progressivement cette dernière  va refuser comprenant que les critères de beauté sont subjectifs,  que la beauté intérieure est beaucoup plus importante mais qu’il faut  être capable de l’appréhender :  « J’ai compris une chose qui restera gravée dans ma mémoire : ce qui m’intéresse, c’est immortaliser  une certaine forme de beauté (…) une beauté éphémère, la beauté d’une âme, d’une vie intérieure qui se révèle par instants, fugitive, fugace, à ceux qui savent regarder ».

    Ce roman, comme la nouvelle de Zola,  est une critique de la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle, mais aussi  de notre société fondée sur les apparences, pour laquelle l’avoir compte davantage que l’être. Bonne lectrice de Zola, Zabeth Ross  emprunte aussi à l’écrivain naturaliste quelques procédés. Comme chacun le sait, l’homme est animalisé chez Zola.  Philippe Bonnefils n’écrit-il pas dans « Le Bestiaire d’Emile Zola » ( Lecture de Zola), «  (…) la fonction sociale perd ses qualités distinctives si on la soumet à l’épreuve du bestiaire. De bas en haut, la société offre le spectacle d’une désolante uniformité » ? Avec humour, Zabeth Ross animalise les différents personnages. Elle transforme  M. Durandeau en chien : « M. Durandeau trottine de l’une à l’autre sur ses petites pattes, à la façon d’un épagneul qui aimerait attirer l’attention de sa maîtresse », le regard de Maude est qualifié de « bovin », Agnès, Brigitte et Clémence « font penser à (des) poules ». Les exemples pourraient être multipliés. Le lecteur ne peut que regretter de lire une traduction aussi aboutie soit-elle. Rien ne vaut l’analyse d’une écriture dans sa langue d’origine.

    L’influencezolienne agrémentée d’une pincée d’optimisme à la fin de   Belle époque  a contribué à la naissance d’un ouvrage  plaisant et émouvant,   bonne critique d’une société  valorisant l’argent et les apparences,  excellente réflexion sur le regard que les êtres portent sur le monde et sur l’Autre.       

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23 septembre 2015

Margot d’Anvers

Margot d’Anvers
Jean-Claude Van Rijckeghem
Pat Van Beirs
Mijade editions (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   Image Margot.jpg Margot d’Anvers de  Jean-Claude Van Rijckeghem  et de Pat Van Beirs tisse les milliers de fils qui constituent la trame complexe de destinées humaines à Anvers, « la perle du Nord, le carrefour de toutes les nations »,   dont les habitants pour la plupart calvinistes « haïssent le roi d’Espagne. Ses soldats occup (ant ) les sud des Pays-Bas » et à Séville, la « prospère » et « opulente » ville  catholique espagnole, « la vraie capitale de l’Espagne et du monde »..

     Le roman de Jean-Claude Van Rijckeghem et de Pat Van Beirs confronte le lecteur aux violentes luttes politico-religieuses qui sévirent au Pays-Bas dans les années 1580 : « on m’a enfermée dans un couvent à Anvers. Toutes les statues ont été volées ou brisées en morceaux par les protestants. » Il donne à voir une réalité historique, sociale, religieuse précise et surtout il permet de suivre le parcours de Margot, « un petit bout de chou » abandonné à cinq ans, déposé  au « foyer des innocentes »,  « un orphelinat pour filles », acheté à quatorze ans par Piet le Noir,  un apothicaire ambulant. Margot, jetée très tôt dans les bras d’une impitoyable existence connaît la misère (« Un soir, je n’eus pratiquement plus rien à mettre dans le chaudron, sinon le rat que Matthieu venait d’attraper dans la cave, et les quelques betteraves que Karel avait volées dans un jardin », « Le plancher du grenier était si rongé par les vers qu’en tapant du pied, on y faisait des trous. Le toit de chaume et de poix laissait filtrer l’eau en cas de gros orages. Lorsqu’il pleuvait des cordes, la paille devenait tellement glissante que les souris  tombaient du plafond »), la sinistre prison, Le Sjarel, « royaume des damnés de la terre » où se pratiquent la torture,  le marquage au fer rouge… Elle   rencontre des aventures tout au long d’un itinéraire où elle fait son apprentissage de la vie, se forge un destin. Pour vaincre les difficultés auxquelles elle se heurte, elle ne pourra compter que sur son imagination, son intelligence, sa facilité à s’adapter à tous les hasards rencontrés sur son chemin. De « gueuse » méprisée, rejetée, elle évolue en  Ynès d’Almendraje, duchesse élégante et respectée : « Avant, dans mes habits de garçon, je passais inaperçue. Je n’étais qu’une ombre dans la foule. Aujourd’hui, je suis une jeune femme riche, vêtue d’un tapado et d’une cape, et tous semblent me suivre des yeux ». Elle devient momentanément celle qu’elle a enviée, « la demoiselle à la martre » accompagnée de sa duègne : « Je repense à cette autre dame de compagnie, la femme-baleine qui trottait derrière la fille à la fourrure de martre (…) Et voilà que j’ai, moi aussi, une dame de compagnie ! ».  Roman picaresque, roman de formation,    Margot d’Anvers est aussi un roman historique, sociologique, un roman d’espionnage, d’amour, d’action. Margot évolue à la faveur du temps qui passe, de l’expérience acquise au fil des événements, des revirements de situation successifs, du bonheur au malheur, du malheur au bonheur.      
    Margot d’Anvers   donne à voir et  à vivre le vécu de Margot à travers son regard, son ressenti présent et passé. Ce roman à la première personne qui mêle tous les genres, est doté de nombreux rebondissements, d’un  suspens haletant serti d’émotion,  d’humour (« Les menteurs finissent toujours dans les cuisines de l’enfer, doit-elle penser, dans la soupe brûlante de Lucifer.  Elle sent déjà le cuisinier infernal lui enfoncer la pointe de son trident dans le gras de la couenne pour vérifier si elle est cuite à point »), de poésie (« Derrière moi, il y a une femme aux boucles rousses. Le soleil luit sur son visage et m’empêche de le distinguer avec clarté. Une odeur de tabac  de pipe flotte autour de ses lèvres. Un parfum de  cannelle s’attache à ses doigts. Et son cou fleure  bon l’eau de rose »). Il est aussi une mise en miroir de la société du XXIe siècle engluée dans des rites et des dogmes. Les événements actuels ne sont pas inédits.  Le présent est la répétition du passé : les destructions de bâtiments, d’œuvres d’art, la violence, la torture, le port du foulard pour cacher les cheveux (« Pour la dernière fois, elles mettront un diadème et laisseront pendre leurs cheveux, avant de les faire disparaître à tout jamais sous un foulard ») ou le visage (« Le tapado est à la fois un voile et un foulard. Le foulard est habilement plié et dissimule les trois quarts de mon visage. Mon œil gauche est également couvert »), les flagellants du vendredi saint, frères des repentants du Proche Orient : « Viennent ensuite les flagellants, ces pénitents qui se flagellent le dos nus pour se faire pardonner leurs péchés », les délinquants repentis utilisés comme espions de  l’Etat, manipulés, soumis au chantage comme Margot obligée d’infiltrer des personnes aimées (« « Si tu m’aides et si j’arrive à récupérer les cartes, je déchirerai notre contrat et tu seras libre » alors que la marque au fer rouge restera,  indélébile, sur son corps), prisonniers de leur mission,  impuissants devant la force du pouvoir . Roman total, aux nombreux clins d’œil littéraires («  couché ici, avec tes deux trous rouges au côté droit », rappelle la chute du sonnet de Rimbaud, « le dormeur du Val », ou « quel gâchis la guerre », échos à «quelle connerie la guerre »  de Prévert), picturaux ( « un petit tableau montrant  trois paysans flamands qui se reposent  au soleil de midi après la moisson. Un paysan rit, un autre boit sa bière à même la cruche, un troisième dort allongé sur le dos » qui fait penser à une peinture de Bruegel),  Margot d’Anvers  est aussi un appel implicite à la tolérance. Margot ne dit-elle pas à la fin du roman ? : « Chacun a sa manière de prier » ? Ne symbolise-t-elle pas la réconciliation : « Les gens d’Anvers, qu’ils soient catholiques ou calviniste, verront ta venue comme un bon présage, comme un signe de Dieu ».  Margot d’Anvers, magnifique  ouvrage mêle le plaisir du texte et  de la lecture tout en incitant à la réflexion. Il serait logique en effet qu’au XXIe siècle, les religions monothéistes vivent en bonne harmonie et que chaque être humain, chaque Etat soit un artisan de paix.

17:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22 septembre 2015

Livre Clap

Livre clap
Madalena Matoso
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image clap.jpg Livre clap de Madalena Matoso,  original ouvrage destiné aux enfants à partir de quatre ans, ne comporte paradoxalement  pas d’histoire. Il se contente au premier abord de donner à voir des personnages aux couleurs vives, franches et joyeuses, ressemblant aux figurines  lego : corps droits, visages ronds,  gros yeux étonnés, lignes courbes des bras.  Les planches se succédant  sans liens logiques entre elles peuvent être regardées indépendamment les unes des autres.

    Mais,  très vite, le lecteur observe que la planche de gauche et la planche de droite se répondent et l’introduisent  dans un univers de sons incitant au mouvement mimétique. Sur la page de gauche par exemple, un bonhomme moustachu lève le bras pour frapper à une porte. Sur la page de droite, une porte bleue sur laquelle est inscrit « toc, toc, toc ! » lui fait face. Sur une autre page,  se font face,  à gauche, un visage féminin, à droite un visage masculin et une onomatopée « smac smac », appelant au baiser. Livre clap est en effet fondé sur des onomatopées créatrices de toute une ambiance sonore qui incite au mouvement et entraine personnages et lecteurs comme dans la dernière page du fascicule dans un ballet dansant euphorique, espiègle  et festif.

    Ce petit ouvrage coloré qui ouvre à la différence avec ses personnages multiples,  blonds, bruns,  roux, chauves, roses, noirs, moustachus, imberbes s’adresse à tous les enfants : visuels, auditifs, kinesthésiques. Il les introduit dans l’univers magique de la lecture de façon ludique et facile.