Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 janvier 2016

Le Carré des Allemands

Le Carré des Allemands   
Journal d’un autre    
Jacques Richard

Editions de la Différence (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 image carré.jpg  Cinq carnets : une voie indirecte, détournée pour raconter un passé, se raconter, mettre à nu l’Autre et soi-même, creuser au plus profond de l’intime, du secret, en tricotant et en superposant le passé et le présent, en le disant, en l’imaginant, pour arriver à comprendre l’Autre et à se comprendre. Cinq carnets : des petites notes écrites, dépourvues de grandiloquence permettant de pénétrer l’intimité la plus banale du narrateur - psychique, psychologique et même physique -  : « Du blême de mes deux cuisses nues surgissent des poils encore bruns. Mes avant-bras y ont imprimé deux ovales plus roses parce que je m’appuie sur mes fémurs pour lire des haïkus dans les toilettes ». Une nouvelle forme d’écriture conciliant langage parlé et recherché, poésie, extime et intime. Tout ce qui se joue dans Le Carré des Allemands   de Jacques Richard touche à l’identité, creuse les arcanes des racines personnelles, quête primordiale insoutenable.

   Dans Le Carré des Allemands   - une fiction fondée sur le réel -, un fils, professeur, habitant une ville flamande, parle de son père au passé secret, parti lorsqu’il était enfant : « Qu’a-t-il fait à la guerre, Papa ? ». La réalité voilée sera dévoilée progressivement. En évoquant cette énigme que constitue son père, il parle aussi de lui, de bribes d’Histoire, de l’humaine condition : « Je suis le genre humain traînant au milieu de rien. Il faudrait dire ‘il’, mais lui, c’est aussi moi. C’est moi autant que je suis ‘il’. Sujet de quoi ? Je suis le genre humain traînant parmi la neige, traînant parmi les fleurs des poèmes anciens et leurs couleurs, encore, sont celles de l’aurore. Je suis et fils et père ». « Je est un autre ». Des forces incontrôlable habitent l’être humain et comme chez le poète grâce à cet Autre l’œuvre d’art, ici le roman, naît.
   Le narrateur éclaire le présent à la lumière du passé et le passé à la lumière du présent. Des fragments de sa vie et de celle de son père jamais à sa place ni dans la vie ni dans la mort (« Il y a, même dans la mort, des places qui n’en sont pas »), des captations d’instants s’entrelacent. Les deux êtres ne font bientôt plus qu’un. Le narrateur essaie de comprendre son père engagé à dix sept ans : « Pourquoi s’engage-t-on à dix sept ans ? », la faute du père éclaboussant le fils, tâche indélébile gravée sur lui, (« Sourire de niais, de ravi permanent qui ne sait pas qu’il a une tache dans le dos »), le regard d’autrui. Il tente de donner un sens à la cruauté, à l’incompréhensible, à l’inimaginable, au monstrueux, aux « récits inavouables. De cette histoire irracontable (…) ». La pauvreté laide et sale engendre la haine : « Quand on est pauvre, on devient méchant ». Au sein d’un groupe devenu violent, destructeur, mortifère, l’individu perd son identité, sa liberté. Thanatos emporte l’être humain « normal », moyen, quelconque  : « Je ne suis pas comme ça. Je n’étais pas comme ça. Mais on l’a fait (…) C’est quelque chose d’aveugle, de furieux. Ça se fait au milieu des autres. On n’est plus qu’un seul corps monstrueux. Sans tête ». Violer, tuer, ne plus voir celui qui est en face comme un être humain. Plonger « dans un autre monde. Pas dans la réalité ». Plus rien n’a de sens, ni la vie ni la mort. Le narrateur subit le passé tragique de son père lançant un cri pour essayer de s’en dépouiller : « Non ! / Je ne suis pas concerné. C’est son histoire, pas la mienne. »,   rongé par l’inquiétude de ce qu’il aurait pu commettre dans les mêmes circonstances : « En quoi suis-je différent ? N’aurais-je pas fait pareil ? Ouvert, moi aussi, la porte sur le noir ? Aurais-je commis le pire ? Pas sûr que non ».

   Le Carré des Allemands, livre émouvant, bouleversant propose une vision sombre de l’Homme, de l’existence. Mais, pour paraphraser Baudelaire, de cette boue naît de l’or : un roman où littérature, poésie, sociologie, Histoire se lient. L’intertextualité nourrit le sens du texte, le plonge dans la littérature, la poésie, la mythologie. En effet, des figures mythologiques (Les Euménides), bibliques (Salomé, Jean-Baptiste, Caïn), cinématographiques (Fritz Lang), poétiques (Rimbaud) se mêlent au récit. Cet ensemble intertextuel ouvre l’horizon de la narration et fait accéder l’histoire personnelle à l’universel.

 

 

 

17:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

09 janvier 2016

Point décisif

Point décisif     
Florence Aubry  
Editions Mijade (2015)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 image point.jpg  Suite à une crise de son frère Raphaël, garçon lourdement handicapé, un « être définitivement immobile et silencieux », alors que ses parents se rendent aux urgences, Lilly est accueillie pour la nuit et la journée dans la famille d’une camarade de classe. Accompagnant cette dernière à une séance de sport, pour la première fois de sa vie, Lilly va « poser (…) un pied sur un court de tennis ». Et à ce moment-là, sa vie bascule, une partie de son adolescence est brisée.

   Au début, la fillette pratique le tennis en toute sérénité pour le plaisir comme le constate Edgar, son père : « J’ai vu la détermination, sur le visage de Lilly, j’ai vu la précision des coups, l’agilité des déplacements, les petits sauts et l’énergie dans tous les gestes. Et surtout j’ai vu le bonheur, la bouffée de bonheur, le plaisir (…) ». Ce père qui n’a jamais accepté d’avoir un fils handicapé, (« Ils savent ce que c’est peut-être, d’avoir un fils comme une flaque désespérément immobile, quand tous les autres parents se promènent avec de petit torrents (…) ») compense plus ou moins consciemment son malheur en souhaitant une réussite flamboyante pour sa fille, décidant alors qu’elle sera une sportive de haut niveau, une championne. Edgar va par conséquent tout mettre en place pour que la fillette de onze ans accomplisse des performances. Malheureusement son comportement obsessionnel le plonge dans une dangereuse dérive où l’anormal devient normal.

   Dans Point décisif, Florence Aubry dénonce la pression terrible imposée aux jeunes sportifs : les entraînements incessants, les souffrances physiques ( « Je serrais les dents pour ne pas pleurer (…) les coups de sifflet et les accélérations jusqu’à en vomir, jusqu’à faire vaciller mon cœur et le faire tomber de l’étagère où il repose, là, à l’intérieur de moi ») et morales (« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai pleuré beaucoup (…) »), l’absence d’amis de leur âge, la privation de moments de liberté pour rêver, écouter de la musique, le «  bruit du vent dans les feuilles toutes neuves ». La narratrice révèle les contraintes alimentaires, (les régimes hyperprotéinés, l’absorption de « cadavre animal »), la jeunesse perdue, évaporée, le bonheur terni, les sacrifices considérables  : « j’ai onze ans, j’ai douze ans, treize ans, je devrais être à la patinoire, au cinéma, dans les grands magasins (…) ».Florence Aubry donne alternativement, en jonglant avec le présent et le passé, le point de vue du père et celui de Lilly : le père persuadé d’avoir agi par amour, pour le bonheur de sa fille ; l’enfant révoltée, traumatisée, malheureuse. Elle montre le vécu, la reconstruction de ce vécu et ses différentes interprétations. Les pensées, les émotions, les sensations, les douleurs de chaque héros, leurs égarements plongent le lecteur dans un lyrisme réaliste, chaque personnage s’exprimant avec son langage propre, familier parfois. Cette recherche d’une langue mimétique permet de pénétrer l’intimité des protagonistes, d’appréhender leur ressenti, de les comprendre.

   Dans Point décisif, Florence Aubry donne à voir une réalité sociologique : le rêve de pères abusifs ayant parfois essuyé des échecs et voulant à tout prix, à n’importe quel prix, le succès de leur enfant, succès qu’ils n’ont pas connu (« ça s’appelle la réussite par procuration ») dans une société fondée sur la compétition. Et elle montre aussi le mal être de ces jeunes sportifs subissant les exigences excessives, les ambitions démesurées de leur parent.

 

02 janvier 2016

L'Homme en équilibre.

 

L’Homme en équilibre
Martial Victorain
Paul & Mike éditions (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image homme.jpgSimon Lymbert, le héros principal de l’ouvrage L’Homme en équilibre de Martial Victorain, est un « génial homme d’affaires » de bientôt quarante ans, compétent, dynamique, efficace, « à la tête d’une solide société bien implantée en bourse ». Arriviste féroce, sans scrupules, parti du bas de l’échelle sociale, ne pensant qu’à réussir, - « Il avait à l’évidence une envie féroce de se lever et de descendre dans l’arène. De piétiner la médiocrité ambiante et de prolonger encore l’excitation qu’il sentait bouillir en lui », - il est richissime et respecté de tous. Ce décideur libre, fier d’avoir échappé au sort de ses ancêtres, (« Durant cinq générations le gouffre avait avalé ses ancêtres ; il leur avait courbé l’échine, cassé les reins, tanné le cuir », ) méprise ceux qu’il nomme les « hommes-rats » englués dans leur quotidien sordide et routinier. Il est loin et oublié le petit « Polack », fils d’Helena et de Matthéus Lymberkowsky ! Pourtant, malgré son succès et sa prospérité, tout est gris dans son univers matérialiste : « Il était vêtu d’un costume gris. D’ailleurs, de la racine de ses cheveux aux cristallins de ses iris, tout était barbouillé de gris dans l’univers de l’Homme. De près ou de loin. De son passé à son présent, de ses journées mouvementées à toutes ses nuits où il ne rêvait plus depuis longtemps, tout chez lui avait toujours trempé dans cette monochromie étouffante ». Hormis, Kate O’Leary, la splendide irlandaise rousse aux yeux verts, « au corps de feu » qui partage sa vie et occupe le « grade de second régisseur d’administration » dans son entreprise, aucune couleur ni aucune lumière n’illuminent son existence.
   Un terrible accident de voiture, en lui ôtant la vue, va bouleverser sa vie. Une greffe totale du globe oculaire effectuée par le Professeur Kumström, à Stockholm, permet à Simon de redécouvrir l’univers visible mais paradoxalement aussi d’accéder à l’univers invisible, transformant totalement sa perception de la vie, de la réalité, changeant ses priorités. Tous ses sens se mettent en branle, s’aiguisent. A la faveur d’une photographie du Colombien Emiliano Valcquiès observée au musée, Simon, profondément troublé, perturbé même, entre progressivement en osmose avec la nature, l’univers, l’énergie cosmique. Le bien des êtres humains, de la planète devient essentiel pour lui. Une profonde empathie, un amour de l’Autre le pénètrent : « Et plus Simon apprenait et plus son émotion grandissait et se déversait en lui pareille à un fluide d’amour et de gratitude ». Il comprend l’aspect néfaste du modernisme, du libéralisme : « La ville ne tarderait plus maintenant à cracher aux lampadaires son venin nucléaire ; à redevenir comme elle le redevenait chaque nuit, ce serpent plongé dans son précipice d’aliénation moderne ; à enfoncer un peu plus encore ses crochets dans l’inconscient des hommes-rats. Anesthésiés, dociles, courbés. Prêts à se laisser avaler ». Il admet que la recherche des biens matériels n’est que vanité, illusion : « Comment avait-il fait pour traverser et vouloir résumer sa vie à cette seule chimère consistant à atteindre le sommet illusoire d’une tour de Babel ? ». Simon verse alors d’importantes sommes d’argent à des associations caritatives. Mais le comptable de son entreprise ne comprend pas cette générosité qui n’est pour lui que folie. Les financiers ignorent la beauté de la nature, la valeur de la vie, l’humanisme, le concept de champ morphique. Ils sont insensibles à la douleur des autres surtout s’ils séjournent dans un ailleurs lointain.

   L’Homme en équilibre est au premier abord un livre étrange mêlant fantastique et folie. Puis très vite, le lecteur découvre que cet ouvrage, écrit en focalisation interne, est empreint de poésie avec de nombreuses métaphores concrètes et esthétiques : « Le soleil écrasant du début de matinée laissait maintenant place à de gros nuages qui galopaient dans les hauteurs. Sous les sabots ferrés de la cavalerie un ciel de poussière se rapprochait. Par moments, des sabres aux lames d’or tranchaient la panse électrique de l’air », qu’il possède un rythme chantant concrétisé par l’accent anglo-saxon de Kate : « Mon pauvre Simon, tu es encore saoule (…) Je fais ma job ! ». Dans ce roman aux nombreux aller-retour entre le passé et le présent, l’auteur convoque les théories scientifiques du biologiste Ruppert Sekdrake avec, entre autres, l’histoire des singes observés en 1952 par des chercheurs, celle de la petite mésange bleue surveillée chaque matin en 1935 par le vieux William Shelden. Comme Simon, le lecteur, si ce n’était déjà le cas, comprend qu’il constitue un tout avec l’univers.

   Sans faire une œuvre militante, le narrateur dénonce les atteintes portées à l’être humain, à la nature, il critique le colonialisme (« le colon envahisseur ne répond qu’aux seules notions de possession et de profits ».), l’égoïsme, le matérialisme, la recherche insatiable du rendement des sociétés occidentales : « Partout dans cette partie du monde où s’avançaient des terres difficiles, des paysages austères encore sauvages et isolés, le même constat alarmant se dressait : des hommes exterminaient des hommes. Silencieusement, insidieusement. Le génocides était en route ». Avec Simon, symbole de l'humain aveugle et aveuglé qui recouvre enfin la vue,  le lecteur espère que l’Homme va changer pour le respect de la Vie de ses enfants, petits enfants, pour celle de la planète. « Mais combien te temps faudra-t-il attendre encore pour que les hommes changent et que tous finissent pas basculer vers l’aube d’une humanité meilleure ? »

 

Du même auteur : Fernand. Un arc en ciel sous la lune.
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/05/02/fernand-un-arc-en-ciel-sous-la-5614798.html

09:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)