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20 février 2016

La fille sur le trapèze

 

La fille sur le trapèze
Jacques Koskas
Editions Vivaces (novembre 2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jeune fille.jpgLéontine Lefossoyeur, la fameuse détective (très) privée de l’ouvrage de Jacques Koskas, La fille sur le trapèze, une célibataire psychorigide de trente trois ans toujours vêtue de tailleurs gris, « ne support(ant) pas qu’on la touche », « est invitée chez sa grand-tante Roberte à vingt heures trente précises ». Il est impératif qu’elle arrive à l’heure :  sa grand-tante est « intransigeante sur les horaires ». Or vers les dix sept heures trente environ, Léontine reçoit un appel téléphonique « aussi étrange qu’alarmant » de son cousin, le Comte Rodolphe Dubailly, homme « impulsif et autoritaire » : « quelqu’un serait suspendu au plafond » de son salon d’une impressionnante hauteur.

   Accompagnée de son assistant M. Croton, - digne des personnages des peintures de Bernard Buffet «  ces comiques du cirques, éternellement moroses », véritable encyclopédie ambulante dont la manie est de donner les définitions et l’étymologie de tous les termes qu’il évoque - , mademoiselle Lefossoyeur se rend au château des Dubailly dont la devise est « traiter ses affaires en famille et ne pas se mêler de celles des autres, voilà le secret de toute sagesse » afin de trouver une solution à l’énigme. Le lecteur suit avec intérêt et curiosité l’enquête funambulesque et fantaisiste du duo hors norme qui doit être exécutée dans un délai très bref.

   Dans ce roman d’aventures à l’écriture limpide, au vocabulaire technique riche et précis comme le prouvent la description de la luxuriante végétation du jardin de la famille Dubailly, l’explication de la racine et de l’origine des mots (à propos de « dératé » par exemple : « Il fut un temps où on enlevait la rate des animaux pour, croyait-on, les faire courir plus vite. Le terme est resté »), le  suspens se tricote constamment avec l’humour, «  - Qu’y a-t-il, monsieur Crouton ? Toujours mal à la gorge ? / - Croton, mademoiselle Lefossoyeur, Croton, comme l’arbuste tropical aux feuilles bordées de rouge… », le comique de situation («  Un matelas sur le dos, il tente de suivre la course du trapèze en se déplaçant, aussi vite qu’il le peut, d’un mur à l’autre »), de caractère… Le narrateur, qui s’adresse souvent au lecteur -   (« Une enfance triste et solitaire, peut-être ? Nous y reviendrons ») - brosse avec précision, pertinence, justesse et malice les différents portraits physiques et psychologiques des protagonistes. Le suspens se mêle à la tragédie familiale. Les puissances mystérieuses du jardin à la flore exubérante participent au mystère ambiant dans lequel se glissent des notes poétiques ajoutant un éclairage fantastique à l’intrigue.

   La fille sur le trapèze de Jacques Koskas captera l’attention des jeunes lecteurs de douze ans et plus, les passionnera même, tout en enrichissant leurs connaissances. «  Placere et docere », la célèbre formule destinée à La Fontaine et à Molière est toujours d’actualité. Nous attendons désormais impatiemment la suite des aventures de mademoiselle Léontine Lefossoyeur et de monsieur Croton.

 

Du même auteur :

La Liste de Fannet :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2015/12/21/laliste-de-fannet-5734414.html

18 rue du Parc :  http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/10/29/18-rue-du-parc.html

17 février 2016

Petites pièces d’amour

 

Petites pièces d’amour
Nabashli Kunzeï
Collection Haïku (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image haiku.jpgPetites pièces d’amour de Nabashli Kunzeï : une miniature carrée à l’éclat rouge flamboyant, couleur de l’amour, de la passion - paquet cadeau rempli de mille tercets savoureux, enchanteurs, esthétiques, sensuels - note les émotions, les sensations, l’instantané du quotidien dans une coulée d’images : « Dans une prairie/ Bruit des insectes/ Duvet de tes cuisses », « Flirt pastoral/ Par le soleil par le plaisir/ Empourprée », entrelaçant des notations visuelles, auditives, tactiles, olfactives.

   Dans un recueil très structuré, allant des « premiers émois » en passant par les «embrasements » pour aboutir aux « délectations », chants de désir, de plaisir, de volupté, Petites pièces d’amour donne à entendre les voix, les pensées, le ressenti d’un homme et d’une femme contemporains : « Cette fille sur une moto/ fuyant de son casque/ longues boucles blondes ». La femme, tout comme l’homme, avoue son désir : « Au bureau/Je pense à tes doigts/ Pinçant mes seins », dit sa jouissance : « C’est si bon/D’être décoiffée/Sans bourrasque ». A l’instar des haïkus japonais du XVIIe siècle, les tercets se répondent, dialogues tendres et coquins entre deux amants. Ces poèmes de fécondation par l’image accordent une immense importance à la plénitude de la vie.

   Ancrés dans le monde, dans les saisons, dans l’instantané du quotidien, ces petits tableaux impressionnistes de l’univers urbain (« Matin d’été/Mon désir dans la rue/ Est un océan ») ou champêtre (« Dans les jeunes herbes/ Il est arrivé en douceur/ Au fond de mon sexe »), peinture naturaliste de la rencontre amoureuse : « Dans l’obscurité/ Une main décidée/ Saisit enfin mon sexe », ces haïkus du XXIe siècle font l’éloge sans tabou (« Si tu veux découvrir/ Toutes les voluptés/ Ne convoque pas ta conscience ») de l’union charnelle, des fantasmes. Ils n’omettent pas cependant le quotidien banal : « Moi qui rêvais/ D’enlèvement romantique/ Ronflements », « Amour le matin/ Coït interminable/ Envie de cornflakes », la mélancolie du temps qui passe, l’oubli (« Ces amours qui naissent/ Et que l’on oublie/ Valise sur le quai »), la rupture : « Cette femme/ Que je voulais peindre/ Devient une ennemie »). Contemplation ou réminiscence, ces petits bibelots, écriture du corps, de la sensation, témoignent de toute une transcendance poétique.

   Ces haïkus érotiques pleins de fraîcheur (« La porte s’ouvre/ Cerisier en fleur/ Fraîcheur d’un baiser ») convoquent tous les instants les plus secrets, les plus intimes de la vie amoureuse, parcourent tous les sentiers de la sensualité avec une écriture raffinée teintée de touches de préciosité libertine. Petites pièces d’amour permet de rêver la jouissance totale à travers une écriture voyeuriste, délicate, jubilante.

13:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

08 février 2016

L'infiltré de la Havane

L’infiltré de la Havane
Nikos Maurice
Noire/La Différence (2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   infiltré image.jpgDans L’infiltré de la Havane, Nikos Maurice plonge d’emblée le lecteur dans un ailleurs exotique avec l’emploi de nombreux termes latino américains, une constante sensation de chaleur excessive et intense et surtout il le précipite dans une fiction historique fondée sur le réel. En 1958, avant la chute du dictateur Fulgencio Batista soutenu par les Etats-Unis pilleurs de Cuba (« Plus de 40% des terres cubaines étaient propriétés américaines »), la rébellion s’étend à tout l’Etat insulaire des Caraïbes. Les citoyens conscients  (« le prolétariat urbain demeurait trop frileux. Tout le travail de formation politique auprès des travailleusr était plus que jamais indispensable pour éveiller leur conscience de classe et vaincre l’oligarchie ») luttent contre la misère, « la dictature et l’impérialisme ». Ils souhaitent conquérir leur liberté, profiter du fruit de leur travail et vivre dignement. En effet, Batista « ne se content ( e ) pas d’exploiter son peuple, il le prostitu ( e ) t au profit d’intérêts étrangers, livrant ses frères aux appétits cannibales des capitalistes américains ». Une vague de répression meurtrit le pays : arrestations, emprisonnements arbitraires, tortures, meurtres abondent : « On torture (…) beaucoup en cette saison de fêtes. Les cadavres d’opposants viennent en pleine nuit orner les trottoirs ».  Guillermo Melcador, le secrétaire Général du Comité pour la République cubaine, disparaît mystérieusement. Le jeune Jorge Jiménez, « un grand gaillard d’à peine vingt-cinq ans » est alors chargé de le remplacer. Or, son père, un professeur d’histoire,  ayant « un mauvais pressentiment », sent qu’il « se passe quelque chose d’anormal au sein du comité ». Il se rend alors à la Nouvelle-Orléans pour engager un détective privé, Mortimer Thompson, trente-quatre ans, qui va infiltrer le groupe des révolutionnaires, enquêter en vivant neuf mois à la Havane afin de découvrir le traître et de protéger Jorge.

   Le narrateur, Mortimer Thompson, raconte à la première personne du singulier ce qu’il observe, vit, ressent. L’infiltré de la Havane s’inscrit dans le réel historico-politique complexe de la Havane des années 58, montrant la collusion des milieux politiques avec la pègre, la mafia, l’infiltration des groupes révolutionnaires par la CIA, le FBI, la solidarité de ces derniers avec les classes possédantes, les milices gouvernementales fratricides, les exécutions politiques, le mensonge : « Ils veulent faire croire au monde entier que les revendications des rebelles ne sont que des prétextes pour prendre le pouvoir ! ». Il démasque la réalité sociale : d’un côté la ville richissime et corrompue, (« nous partîmes en trombe (…) traversant les beaux quartiers de la Havane. A la différence de la vieille ville, tortueuse et ombragée, fantasque et chamarrée, le Velado était un quadrillage de grandes avenues spacieuses éclairées comme des autoroutes, bordées de maisons coloniales, d’immeubles, de cinémas, de stations-services… »), de l’autre la misère avec de jeunes enfants qui lustrent les chaussures des touristes afin d’obtenir quelques dollars pour survivre, « des jeunes filles violées, des jeunes garons émasculés, des opposants pendus à l’entrée des villes (…) la ségrégations raciale (…) ». L’infiltré de la Havane, polar bien documenté, donne à voir un univers inégalitaire dominé par la corruption et la violence.

   Au début, Mortimer Thompson n’est qu’un infiltré spectateur, puis progressivement, il évolue. Il se sent concerné par une histoire qui n’est pas la sienne, une période décisive pour Cuba. Il vit la révolution de l’intérieur. Après avoir assisté en pleine rue à la violente arrestation d’une jeune femme par la SIM sous le regard impuissant des passants, il comprend la brutalité inconcevable de la dictature : « Depuis ce jour, je compris qu’un peuple entier pouvait être violé. Je partageai ce sentiment d’injustice et d’impuissance bien qu’il ne me fût rien arrivé. Depuis ce jour, la justice révolutionnaire cessa pour moi d’être un concept : je la portais en moi, impérieuse et pressante comme le tic-tac d’une bombe à retardement. » Il s’implique dans la lutte, devient solidaire de ses compagnons : « J’étais désormais un militant à part entière qui luttait pour la libération de Cuba ».

   Très vite, Mortimer Thompson découvre qui est l’infiltré travaillant pour les Etats-Unis, semant la discorde, déstabilisant le comité, souhaitant transformer le groupe en groupuscule terroriste, mais il lui faut obtenir des preuves. A partir de là, Nikos Maurice entraîne le lecteur dans un suspens haletant constitué d’angoisse, de violence. Les ingrédients du roman policier sont semés avec subtilité, justesse, intelligence, loin des stéréotypes traditionnels. Il brosse avec précision les portraits des protagonistes. L’humour du narrateur et du personnage se mêle, détendant la situation, ajoutant une dimension ludique au roman : « Il était discret comme des chaussures bicolores dans une mosquée », « L’hypothèse tenait debout –mieux que moi à cette heure de la nuit (…) », le dialogue avec un sourd : «  -Je voulais vous rencontrer parce qu’Esteban m’a dit que vous aviez bien connu Valdès. / - Il vous a menti, je ne connais pas votre nièce », « J’acquiesçai, stupidement gêné qu’un édenté mentionne le mot ‘ dent’ ». Le narrateur joue avec brio avec les mots : « cette fin damnée sent le sapin d’une singulière façon », « J’ai toujours eu du mal à verbaliser, je laisse ça aux flics de la circulation ». Certaines descriptions s’ouvrent sur une poésie urbaine, d’autres dénoncent l’uniformisation des villes internationales : « J’étais au cœur des Antilles : pourtant, j’étais chez moi. Les enseignes Esso et Coca-Cola ponctuaient tous les coins de rue : les dieux hollywoodiens trônaient en lettres géantes sur les marquises des cinémas (…) », l’impérialisme américain. Le roman de Nikos Maurice immerge le lecteur dans le vécu quotidien et historique de la résistance cubaine. L’étymologie grecque du mot « historia », c’est-à-dire « enquête » reconquiert avec justesse tout son sens dans L’infiltré de la Havane.

   L’intrigue historique de L’infiltré de la Havane correspond à une réalité historique et sociale précise. Donnée sur le mode romanesque, dotée d’une écriture fluide et captivante, elle mêle espionnage, politique, Histoire, sociologie, psychologie, histoire d’amour, émotion, humour avec entrain et suspens. La distance entre la littérature dite « classique » et le roman policier s’estompe. Une fois de plus, les Editions de la Différence offrent aux lecteurs un ouvrage original et contribuent à la reconnaissance du genre.

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