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20 octobre 2016

Retour en barbarie

Retour en barbarie  
Gaston Carré     
Les Editions de la Différence  (octobre 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

   image retour en barbarie.jpg Dans Retour en barbarie de Gaston Carré,   Bruno, le fils de Marc, vient d’abandonner ses études de médecine pour se rendre en Syrie où sévissent les militants de l’Etat islamique. Marc, le narrateur, un journaliste cultivé, ouvert, père tolérant et compréhensif, s’interroge, stupéfait, et essaie de comprendre la démarche de son fils qu’il ne reconnaît plus. Il décrit son étonnement, son incompréhension, sa consternation (« C’est comme les deuils : on est abasourdi sur le moment (…) ») et celle de nombreux parents à l’égard de leur enfant  devenu  un étranger pour eux : « Je ne le reconnais plus »Dans un monologue intérieur entrecoupé de dialogues passés ou présents et fictifs avec ce fils éloigné, disparu avec un ami ;  à travers des introspections, des questionnements multiples ;  le narrateur accède à l’universel.  En effet, tous les parents d’enfants soudain embrigadés et partis se posent les mêmes questions, éprouvent les mêmes angoisses face à l’impensable, à l’inconcevable. Ils cherchent à comprendre, à trouver les raisons de cette radicalisation.


    Le père et le fils plongés dans une société déstructurée,  désorientée, aux multiples contradictions (« (…) cette génération qui en 68 vénérait Che Guevara et aujourd’hui vote Marine Le Pen. » ), ancrés dans un monde rempli de désillusions, de violence insoutenable, incompréhensible, se heurtent à l’Histoire, à des  images et des dates lourdes de sens :  « la photo de la petite Vietnamienne bien sûr, fuyant nue et terrorisée son village bombardée au napalm »,  « l’obscène (…) dans les Balkans. Massacres, viols, déportations ? En Europe, en 1994 ? », « Afghanistan,  novembre 2001 »… Les recherches du père sur l’ordinateur de son fils lui permettent de saisir les centres d’intérêts de ce dernier et de plonger dans ses propres souvenirs, dans son passé personnel,   de démasquer les nombreuses ressemblances entre ce fils soudain surprenant et lui-même :  « Je roule dans mon souvenir et c’est Bruno que j’entrevois »,  « C’est lui que je cherchais et c’est moi-même que je trouve, et c’est ce fils qui m’échappe, si dissemblable, si étrange, si étranger même, qui me rapporte les pages les plus extravagantes de ma propre histoire ». Ce père   se découvre  lui-même. Il constate  les similitudes entre sa génération et celle des jeunes du XXIe siècle : l’attrait de l’Orient, de la « Felix Arabia »,  de cet Orient qui  fait rêver  et a  attiré les « écrivains voyageurs et les peintre ‘visionnaires’, Ingres et Delacroix, Goethe lisant Hafiz et Flaubert rêvant Salammbô, Théophile Gautier fumant le chibouk, Loti pâmé devant son Aziyadé et Burroughs défoncé à Tanger, tous rêvant d’odalisques ‘lascives et alanguies’, regard dans le vague et cul dans la soie ».  Il retrouve cet Orient fantasmé  où se rendaient  des romanciers  en quête de connaissance  du monde et d’eux-mêmes. Les ressemblances entre les pères et les fils se retrouvent aussi dans militantisme de la jeunesse de quelque époque qu’elle soit : « Le Coran et le ‘Petit Livre rouge’, même combat en effet. N’avions-nous pas, nous aussi, voulu une idéologie exhaustive et définitive, ‘indépassable’  comme l’était le communisme pour Sartre ou le maoïsme pour les maos ? », (…) « C’est un grand classique, nous sommes passés par là nous aussi : engagement. Un engagement extrémiste bien sûr, la jeunesse est extrémiste, ou tu es extrémiste ou tu es vieux ». La jeunesse,  moment de la vie où  l’on est dynamique, rempli de rêves, d’illusions, de certitudes, où l’on se confronte aux défis lancés par la société. Moment de la vie où l’on s’imagine puissants, invincibles : « Car nous étions bénis des dieux, pensions-nous, invulnérables et dotés d’une essentielle immunité  - nous pourrions brûler la chandelle par les deux bouts, pensions-nous, sans jamais nous brûler les doigts ». Moment de la vie où l’on rêve de justice. Mais la réalité n’a rien d’onirique.  L’Orient rêvé n’est plus : « Alep est détruite et nos rêves d’Orient sont dans les gravats, couverts de poussière grise comme les survivants des bombardements (…) ».L’Occident a abusé de l’Orient, l’a démantelé à son profit, a pris sa part du gâteau : « Le 16 mai 1916, Français et Britanniques se sont partagé les restes de l’Empire ottoman, redessinant les contours de la région au mépris des communautés ethniques et religieuses. ». Plus tard, l’impérialisme américain a semé la destruction et la mort, a imposé sa vision du monde et de la politique. « Le Vietnam, et la ‘putain de mort’ », l’humiliation des peuples arabes, les outrages, les blessures, la haine ont engendré la vengeance. La jeunesse radicalisée veut rétablir la justice, se confronter au réel. Ces enfants rois, gâtés, dont l’éducation ne donnait pas de limites, de contraintes,  recherchent  désormais l’ordre, la rigueur : « Ce n’est pas un hasard si le djihad exerce un attrait tout particulier sur les jeunes d’extrême droite. Voyez les ados, qui en Allemagne défilent en brandissant le drapeau noir : front bas, crâne rasé, Doc Martens aux  pieds. Il brandissent le drapeau de l’Etat islamique, mais ils pourraient tout aussi bien trimballer celui du IIIe Reich ». Parmi les différents sens du mot  « djihad », « il y a celui-ci : ‘discipline’. Discipline. Oui ! ».

    Mais comment comprendre l’attrait pour la violence ignoble,  l’insensibilité, « l’égorgement », comment comprendre l’attraction de « ces meutes de carnassiers excités par la proie, cannibales se disputant la chair, cannibales, oui, on saigne sa propre espèce » ? L’absorption de drogues, le conditionnement, la suppression du mécréant qui n’est pas considéré comme un humain n’expliquent pas tout. Les moments tendus de l’Histoire montrent malheureusement des extrémismes et des horreurs.   La décapitation existait autrefois dans l’hexagone.  Avant la Révolution française, elle  s’effectuait à la hache, « la mise à mort finissait en épouvantable boucherie ». La barbarie a toujours existé et elle réapparaît de temps à autre comme le souligne le titre de l’ouvrage de Gaston Carré. Mais ne sombrons pas dans le pessimisme, l’Histoire ne se répète pas comme voudrait nous inciter à le croire notre difficulté à décrypter le présent. Le narrateur ne propose-t-il pas  implicitement par moments  une vision bien négative de l’Homme ? N’est-il pas hanté par sa lointaine filiation, par son passé, par son oncle Helmut qui n’était pourtant qu’un simple citoyen allemand ?

    L’auteur témoigne  avec subtilité que l’inconscient, - cet autre qui vit en chacun de nous, ces régions obscures où se situent une partie de nos motivations,  Thanatos,  cet instinct muet, - peut se manifester chez tout un chacun s’il n’est pas sublimé. En effet, c’est la capacité de sublimation d’un individu qui définit  son degré de civilisation. La chute du roman n’est-elle pas un clin d’œil du narrateur au lecteur ?

    Dans  Retour en barbarie, le narrateur conjugue deux destins personnels, celui d’un père et de son fils, une trame historique et un héritage familial, - des origines allemandes - ,   mêlant présent et passé, espace privé et espace public, l’individuel et le collectif.  Dans Retour en barbarie, la littérature  est liée  à la psychologie, au thème de la mémoire, à l’histoire de familles, de nations, de continents.  L’enquête sur le fils se transforme en quête de soi et de l’humaine condition. L’homme y recherche son identité, il  essaie de comprendre l’incompréhensible : la bête immonde qui vit depuis que l’homme est sur terre au plus profond de lui-même.

08:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)