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21 novembre 2016

Si l'âme oiselle la mère, veilleuse, poétise

 

Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise.
Carmen Pennarun
L’amuse Loutre édition (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Carmen.jpg En vers libres, en prose, sous forme de calligrammes,  tous les poèmes du recueil de Carmen Pennarun, au titre esthétique, délicat, suranné, Si l’âme oiselle la mère, veilleuse, poétise disent la vibration de la vie, de la nature, les bouffées d’émerveillement devant la moindre étincelle de la création ou le passé nostalgique empreint  d’âpreté, de tristesse. Tous ces ressentis, ces sensations,  l’absence même d’un être tendrement aimé  vibrent toujours, lumière inaccessible mais présente,  dans le cœur des poèmes : « Une mère est cette étoile / à notre terre accordée / qui ne cesse de palpiter / même quand on ne l’appelle plus ».  La lumière chatoie  malgré un réel pas toujours positif : « elle est canevas de lumière / et éblouit par sa finesse ».  Il faut toujours confiance et espoir garder,  « Expatrié aux frontières / de sa propre vie on se crée / des aurores aux tonalités / boréales où la joie éparpille / mille petites choses sibyllines / bien loin de tout égarement et si près du ‘soi-m’aime’ », savoir capter la moindre étincelle de joie, donner de l’amour et s’aimer soi-même.

     Tous les poèmes  de Carmen Pennarun à la fois  personnels et universels, temporels et atemporels, conciliant le visible et l’invisible embarquent le lecteur dans la beauté de la féminité. Carmen Pennarun donne à voir le parcours fluide et léger, rude et triste des chemins de la vie.  Elle  renouvelle la vision banale  des êtres et des choses, en montrant ce qu’on ne sait pas discerner le regard voilé par l’habitude, l’esprit plongé dans le pragmatisme. Elle propose la vision  de l’enfant (« Ces poèmes sont d’enfance / tels des buvards d’écoliers soumis / aux caprices d’univers singuliers / ils absorbent jusqu’au pôle ‘aime ‘ / le regain des mémoires engrangées »), l’image de la jeune femme en route vers l’amour, « Elle courait pieds nus sur l’humus /Elle courait dans la lumière frissonnante du sous-bois / Sa jupe s’enjôlait sur ses cuisses fiévreuses / - voile captive d’un impatient désir - / Elle courait rejoindre l’amour … »),  démasque la femme soumise, (« Le bonheur n’est que façade / surgie des mains illusionnistes / d’une femme soumise /qui accomplit sa tâche »),  montre  la femme âgée,  la grand-mère aimante (« Elle ressemblait à une jeune fille habillée en mère Noël, ma grand-mère ! »).

    Les souvenirs, le passé, le présent, le signifié et le signifiant se tricotent et se tissent. Chaque moment importe, glissant du réel, du quotidien banal, modeste (« tu as lavé ton linge au lavoir du coin / tu as battu tes draps de peine / et le courant a emporté / toutes les souillures / confondues ») à l’onirique ou de l’onirique au réel.   Des vers criblés de blancs, sanglots concrétisés sur la page du recueil,  révèlent des fragments de vie, accablée de travail, tissée de lassitude : « Tant de réserves pour assurer la survie / des bonnes choses durant l’hiver, si long / surtout ne rien perdre       Rester/ pliée sur la terre       Rester / Penchée sur ses bassines     Pleurer / sur ces pensées mises en pots         mises en sacs        / pasteurisées      congelées       /        Instiller : la tristesse jusqu’à l’amertume de la dernière pulpe ».  Des fragments de vie douloureux  bouleversés par la mort : « elle était fille / ange à la vie dérobée / froide comme l’hiver ».

    Jouant avec les mots (« les pôles ‘aime’ parfois se révèlent allergènes / et les stigmates trompent en nos coeurs tout espoir / gardant les ‘peau pierres’ des blessures mi-closes »),  le format des textes, faisant alterner des lignes interrompues, des vers courts et des vers longs,  dépourvus de rimes et parfois de ponctuation, des phrases en italiques ou en  calligraphie classique, Carmen Pennarun offre une poésie originale, contemporaine pleine des arômes de la nature sauvage , « le brin de thym ou la sauge cendrée », de la saveur des marmelades, confiture ou coulis. Elle embarque aussi le lecteur dans des villes lointaines comme New York, critique implicitement et subtilement la guerre : « L’arche se vide et la colombe ne sait plus pourquoi cueillir un rameau », lance des appels à la fraternité, à l’égalité : « Les rêves renvoient l’image de l’enfant universel, chaque chérubin, fille ou garçon, quel que soit son continent d’origine, est maillon vital de la fraternité humaine et la lumière sublime toutes les couleurs de peau, annule les différence ». Derrière le négatif,  les blessures de la vie, de l’enfance se trouvent toujours le positif, la beauté, l’amour pour le prochain, en un mot l’essentiel.

    Carmen Pennarun amoureuse de la nature, de la vie, des mots,  de leur matérialité et de leur signification,  distille l’espoir, la joie : « soyons nos propres fées, accordons-nous un violon et un archet, un crayon et un papier, un pinceau et une toile, un ballon rond ou ovale …/ La pénombre s’illuminera d’une multitude d’étoiles, la  musique se propagera (…) ». Elle est tout à la fois une femme humaine, généreuse (« L’amour nous est étranger tant qu’on ne parvient pas à souhaiter à autrui celui que la vie nous refuse ») et une grande artiste. Toute une  magie  jaillit de son recueil, quintessence de la beauté,  aux  messages tendres et profonds révélateurs de  son talent, de sa sensibilité et de ses qualités de cœur.

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03 novembre 2016

Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher

Estienne Dolet 
Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher    
Roger Bevand
Editions de l’Harmattan ( 2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Au XVIe siècle, l’urbanité érudite semble s’imposer en France. Des cercles littImage dolet.jpgéraires et poétiques se réunissent dans des salons. Lyon est alors une ville renommée où règne « un cénacle intellectuel exceptionnel : des poètes comme Macrin, Guillaume ou  Maurice de Scève, des ecclésiastiques éclairés comme Jean du Bellay récemment nommé cardinal, des écrivains en pleine ascension comme Sébastien Castellion, Clément Marot ou encore François Rabelais ou d’autres compagnons du métier comme Jean de Tournes, correcteur chez Gryphe en même temps que Dollet ». Enthousiastes et optimistes, ils attachent une grande importance à la culture humaniste et  à la liberté d’expression.  Mais en observant de plus près la réalité, on constate que le  XVIe siècle est dévoré par les contradictions. Des personnes   jalouses, corrompues  et surtout  des inquisiteurs, comme le redoutable Ory, sévissent, jugeant, torturant, brûlant ceux qu’ils considèrent hérétiques.

     Estienne Dolet,  humaniste, philologue, traducteur,  poète, écrivain, imprimeur,  né au début du XVIe siècle, est un pathétique exemple des positions radicales qui s’opposent dans ce siècle de Réforme et de Contre Réforme. Roger Bevand  témoigne de la vie d’Estienne Dolet,  personnage éponyme de son  ouvrage historique, rigoureusement documenté et  dont la lecture s’apparente à celle d’un roman,  Estienne Dolet,  Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher. Estienne, orphelin, tout d’abord recueilli par «  les religieuses du couvent des Ursulines » a ultérieurement été « pris en charge » par l’Evêché de la ville d’Orléans. Elève brillant, « hors du commun », il est ensuite orienté à l’âge de douze ans vers le Collège de Paris sous l’autorité du célèbre humaniste, professeur d’éloquence,  Nicolas Bérault qui compte parmi ses amis Erasme et Budé. Les idées modernes de Nicolas Bérault opposé au « troupeau bêlant des scolasticiens » » enthousiasment le jeune Estienne, homme ambitieux,  traducteur de Cicéron qu’il admire et auquel il voudrait ressembler : « Une vigie exigeante et intraitable, un guetteur de la République, voilà exactement ce qu’il était, et voilà aussi l’homme que je rêve d’être un jour ». Compétent, doué, Estienne est vite remarqué par les étudiants de sa promotion et « un beau jour de l’automne 1533, Estienne Dolet monte à la tribune. / Il vient tout juste d’avoir vingt-quatre ans ». Homme brillant et remarquable, il ne s’attire pas que des amis d’autant plus que conscient de ses compétences, il  est prétentieux et  en sus coléreux : « D’un côté on admire son immense culture, son extraordinaire puissance de travail, mais en même temps on déplore son caractère irascible et les excès de son franc parler ». De surcroît, le fait qu’il défende ardemment la liberté de pensée, de conscience, d’expression, qu’il lutte contre l’obscurantisme  déplait fortement. Malgré de nombreux appuis de personnages haut placés comme Guillaume Budé, un intime de Marguerite de Navarre, la sœur du roi, l’évêque de Paris Jean du Bellay, le roi François 1er lui-même…,  il se heurte à  une opposition farouche.  Politique, intérêts financiers et religion se liguent contre l’homme de Lettres et l’imprimeur qu’est Estienne. Alors que les maîtres imprimeurs tentent de remettre en cause les acquis de leurs salariés, la grève  des Griffarins sème le désordre et  « menace la survie de l’imprimerie à Lyon ». Le seul à résister à l’orage est Estienne Dolet. Favorable aux grévistes, il a su négocier avec eux. Ses ouvriers poursuivent  donc leur  travail. Des ouvrages continuent à sortir de « La Doloire d’Or ». Ils expriment un certain scepticisme jugé audacieux pour l’époque à l’égard des dogmes fondamentaux de l’Eglise,  trahissent  l’amour  de la liberté d’expression  et de la liberté « tout court ». De surcroît, Estienne fréquente des personnes jugées peu recommandables comme le Genevois Gruet qui sentent le souffre au nez des religieux intégristes. Il mange de la viande le vendredi et les jours de carême, ne va pas  à la messe régulièrement. Jalousie, calomnie, faux témoignages, complots liés aux finances, à la politique, à la religion,  justice corrompue, juges achetés,  tout s’imbrique pour faire sombrer Estienne Dolet. Malgré sa compétence d’orateur, de solides soutiens, l’humaniste est condamné  au bûcher « après un effarant simulacre de justice ». Ses membres sont broyés, il est humilié, vaincu, mais il reste digne malgré ses souffrances. Cet homme libre qui voulait être reconnu, qui ne voulait pas être oublié, qui rêvait d’immortalité, bien que plongé pendant plusieurs siècles dans l’oubli par ses détracteurs, accède au XXIe siècle à cette immortalité tant désirée grâce à  la publication de ses œuvres,  à des associations et surtout grâce à l’ouvrage de Roger Bevand. Roger Bevand lui rend hommage, le sort de l’oubli, l’immortalise comme il le souhaitait

 

    Dans, Estienne Dolet. Un écrivain de la Renaissance mort sur le bûcher,  Roger Bevand retrace  les moments de la vie d’Estienne Dolet, de son époque riche et tout à la fois lumineuse et sombre. Soucieux de dire la réalité des faits, il  utilise une documentation sérieuse, retrouve des archives, présente des confidences  de témoins, cite des textes d’Estienne Dolet, de ses contemporains  Marot, Rabelais… Il  propose la perception que ses amis ou ennemis avaient de lui.  Il montre l’effet produit par le personnage sur son entourage. Emporté par son élan et son empathie,  l’auteur apparaît derrière le personnage de son  récit : il pénètre les pensées d’Estienne,  pense, imagine, critique à sa place. Il apparaît derrière des hyperboles,  des modalisateurs, (« Et le procès se termine par une accusation terrible : tout ce beau monde  déclare Estienne Dolet impie, scandaleux, schismatique (…) »), derrière l’ironie (« Mais naturellement l’Eglise,  si prompte à aimer et à pardonner,  ne saurait se salir les mains du sang de ses victimes »),  l’humour dans la description de Denis de Harsi : « Ce soir, pourtant, l’élégance tapageuse de sa tenue ne parvient pas à dissimuler ni la couperose qui empourpre ses traits adipeux, ni l’embonpoint de vieux noceur qui le fait ressembler à un énorme tonneaux de vin »,  derrière ses clins d’œil au lecteur contre l’intégrisme religieux du XVIe mais aussi du XXIe siècle : « Calvin interdit tout ce qui s’apparente de près ou de loin à la joie de vivre (…) (Il) entend même régenter la mode vestimentaire en ville ! ». Roger Bevand restitue la vie d’Estienne Dolet avec rigueur. Il ressuscite le XVIe siècle, nous permet de découvrir la vie culturelle de la Renaissance,  le rôle joué par l’imprimerie  dans la   diffusion de nouveaux savoirs,  la réaction des catholiques contre le progrès du protestantisme. Il nous accorde la joie de parcourir les rues du Lyon d’alors. Dans son ouvrage exhaustif à l’écriture claire et précise, Roger Bevand  nous fait  non seulement  découvrir un homme méconnu qui lutta contre l’obscurantisme religieux, refusa toute compromission,  mais il nous permet aussi  de réfléchir sur la Renaissance et sur notre siècle.

    En effet, en ce début de XXIe siècle où religion, régression  et barbarie (1) se rejoignent parfois, il est nécessaire de chercher les raisons de ces revirements dans l’obscurantisme. La crainte du progrès, du modernisme, de l’esprit critique, la perte de confiance en l’humanisme, la corruption  poussent  certains êtres à régresser et à plonger dans l’ignorance et le mal. Les notions de progrès, d’humanisme   sont fragiles, elles doivent constamment être protégées et enseignées aux nouvelles générations.  De même la liberté s’apprend. Pour vouloir la liberté, il faut savoir ce qu’elle est pour l’identifier, la comprendre. Egalement, il ne faut pas confondre religion et spiritualité. Une religion dépourvue de spiritualité devient un dogme, une loi, un joug. Le fidèle y perd son humanité.

 

  • Voir l’ouvrage de Gaston Carré, Retour en barbarie.

http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2016/10/20/retour-en-barbarie-5863614.html

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