Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 janvier 2017

Nos rires et mes larmes

Nos rires et mes larmes  
Annick Chatelain Etienne     
Vérone Editions (2016)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image rire.jpgNos rires et mes larmes : l’antithèse « rires »/« larmes », les deux substantifs précédés du jeu des possessifs où la première et la deuxième personne sont unies tout d’abord allégrement dans le pronom pluriel « nos », opposés ensuite à  la déréliction tragique donnée par le pronom singulier  « mes » devant « larmes » suggèrent   l’idée de la séparation inéluctable, de la mort. Le titre de l’ouvrage d’Annick Chatelain Etienne évoque  d’emblée la solitude, la tristesse, la souffrance après  le bonheur de la fusion amoureuse.  Dans Nos rires et mes larmes, la narratrice propose au lecteur son histoire d’amour  unique et exceptionnelle revue avec les yeux de la mémoire.

    Dans son récit autobiographique émouvant,  Annick Chatelain Etienne porte un regard sur son passé, son enfance, sa jeunesse et sur son  amour exceptionnel avec Daniel. Tout différenciait  ces deux êtres : l’âge, Daniel avait dix-sept ans de moins qu’elle ;  la classe sociale, Daniel appartenait  au monde ouvrier,  elle,  à la bourgeoisie aisée ;  la distance géographique, Daniel « habitai ( t) un lieu-dit Couvain au fin fond de la Normandie », elle, le Sud de la France. Rien ne les prédisposait à se rencontrer. Annick vivait dans une immense  propriété qui « s’étendait sur une quinzaine d’hectares de prés et de bois », dans le château de Vert,  « une tour du XVIe aménagée en appartement, une ferme avec écurie, étable (...), un verger et un potager et, un peu à l’écart, la maison des gardiens », elle fréquentait de chics établissements scolaires huppés,  frayait  avec  une jeunesse dorée  qui menait une  vie superficielle, profitait de  loisirs onéreux : organisation de fêtes où « les jeunes filles étaient en robe de soirée, les jeunes gens en smoking », courses de voitures : « Nous étions plusieurs amis à posséder de superbes voitures de sport : Austin, Haley, Triumph, Alpha Roméo, MGB… elles étaient rouges  ou vert foncé. Notre grand amusement était de faire la course entre la porte de Saint-Cloud et Dreux. » …  Elle menait  une vie facile. Lui, vivait dans des conditions modestes,  dans une maison « sans confort : « il n’y a ni chauffage ni sanitaire » mais il était heureux. Malgré ces différences, une aspiration identique les unissait : tous deux rêvaient du grand amour : « je priais Dieu avec ferveur afin qu’il mette sur ma route le Grand Amour, un homme que j’imaginais d’une grande pureté, avec un cœur chevaleresque et une haute moralité.  Rêve d’une union parfaite, rencontre de l’âme sœur. Mon Graal », « tu attends le grand amour. Un jour tu connaîtras la femme de tes rêves, l’Unique. C’est ta quête, ta certitude ». Ce rêve fabuleux va devenir réalité pour ces deux êtres romantiques au cœur pur. « Ses rêves d’amour éternel faisaient écho à mes rêves de princesse ». Grâce à leur rencontre, l’extraordinaire s’insère dans leur quotidien.

    Alors que son divorce d’un premier mariage la plonge dans de nombreuses difficultés qu’elle surmontera grâce à sa force de caractère, à des amis aisés sincères et  à « un solide réseau », Annick rencontre Daniel, de dix sept ans son cadet, un  « beau jeune homme, au regard bleu lumineux », intelligent, courageux, travailleur doté d’un don d’écoute, d’attention aux autres exceptionnel. Et ce ne sera pas la différence d’âge qui choquera la fille d’Annick, - elle a quarante ans, lui vingt-trois -,  mais son statut d’ouvrier peu fortuné. Dans la société actuelle, la place de la femme évolue, l’écart d’âge entre les conjoints en témoigne de plus en plus. Ce qui importe, c’est la personnalité de l’Autre, ses qualités, sa vision de la vie. Annick qui veut réussir « la deuxième partie de sa vie »  est comblée par cet homme amoureux,  capable de surcroît d’apprécier ses filles, de choyer ses petits enfants. La société ne constitue plus un obstacle à la passion entre deux amants dont la femme est la plus âgée.

   Un amour merveilleux, absolu  unit Annick à Daniel, « homme d’exception. Une âme éclairée ».  Les connotations mélioratives, les adjectifs positifs, les superlatifs  abondent pour décrire l’homme aimé. Cet amour transfigure la réalité et la vision qu’Annick a de cet homme.  Mais la mort,  une mort injuste, « la différence d’âge aurait voulu (qu’elle) meure la première »,  va détruire cette belle harmonie, la plonger dans une souffrance  indicible, une solitude absolue : « Dimanche 27 janvier 2008 à 16h30 son cœur s’est arrêté de battre et le mien venait de voler  en éclats, blessé pour toujours ». Annick décide alors d’écrire leur sublime histoire,  leur bonheur intense, « de mettre des mots sur les maux ». Le récit de son amour est une façon  de le préserver, de le conserver, de panser une cruelle blessure, « de supporter l’insupportable », d’immortaliser l’être aimé. La narratrice idéalise par la mémoire l’homme aimé à jamais disparu. Au moment où elle narre son histoire, elle souffre toujours. Daniel n’est plus. Tout ce qu’Annick raconte appartient à un passé révolu.  La mort de Daniel est le point de fuite vers lequel tout s’oriente.

    Ce récit biographique structuré, travaillé,  - le début de chacun des premiers chapitres  évoque l’enfance et la jeunesse d’Annick, la fin  fait référence à Daniel, point d’orgue vibrant de cette histoire -, ce dialogue avec celui qui est parti, donnent vie à vingt-cinq années de bonheur.  L’écriture, baume apaisant pour la narratrice, transcende le réel. Pour elle, la beauté fulgurante de ce vécu  a transfiguré et illuminé la deuxième partie de sa vie avant d’aboutir à un événement romanesque.

16:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)

09 janvier 2017

La baraque du cheval noir.

La baraque du cheval noir.       
André Gardies   
Editions de la différence      
(la ligne bleue, 2016)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image baraque.jpg Au cœur du rationnel, de la cohérence, de la logique surgit parfois l’irrationnel. Jacques Torrant, trentenaire divorcé,  personnage principal de La baraque du cheval noir d’André Gardies,  se gardant  bien de  fréquenter  la fiction,  déclare n’écrire que « des livres sur la région », ne pas inventer, « parle ( r ) d’événements réels, un peu comme un journaliste ».  Pourtant  une part de lui-même est attirée par le mystère et le hasard qui surgit souvent dans sa vie attise  sa curiosité. Par le plus grand des hasards, en effet,  dans la salle d’attente de son dentiste, il  déniche « un numéro spécial du PROGRES consacré au Massif Central » et apprend que la Baraque du cheval noir, « La baraque de tous les ressentiments, l’enseigne exécrée par la Mémé »  est à louer. Le hasard ne lui adresse-t-il pas un clin d’œil, à lui qui, de surcroît,  souhaitait quitter Lyon, « (ses) klaxons, trépidations, embouteillages, sifflets de locomotives et haut-parleurs venus de la gare de Perrache près de laquelle il habite »,  pour se consacrer à l’écriture  dans un lieu isolé et paisible ?  N’est-ce pas aussi l’occasion de remonter dans le passé, de se remémorer l’oncle Paul, retrouvé, à proximité de la baraque du cheval noir, dans une tourbière,  de comprendre les causes de sa mort ? Cet oncle chaleureux, un fabuleux conteur qui  faisait naître toute une activité imaginative chez le jeune enfant qu’était alors Jacques Torrant.

     L’oncle Paul devient vite la focale vers laquelle tout converge.  Une tension de plus en plus intense soutient l’intrigue reposant sur sa mort. Plus l’ouvrage avance, moins ce décès  semble accidentel et  plus des événements bizarres, sournois,  surgissent dans le quotidien de Jacques Torrant.

    La baraque du cheval noir s’ouvre sur l’arrivée du protagoniste dans la fameuse maison isolée  située au cœur du Massif Central,  un univers mystérieux où les humains semblent refoulés, dans un univers paysan farouche, hermétique,  aux paysages inhospitaliers, austères, aux arbres « noueux, tordus par le vent, le gel, la rudesse du climat (qui) dansent comme des gnomes sur les pentes moussues », où « des squelettes de pins morts lancent leur moignons blanchis vers le ciel ». Le leitmotiv « le ciel gris et bas » figure un fardeau sombre pesant sur la campagne et sur les hommes,  les  empêchant d’accéder à toute  échappatoire lumineuse et les plongeant dans une ambiance rude où domine une  malédiction : « Dorénavant, depuis là-haut, l’œil immense et noir de la tourbière pèserait sur eux. Malheur à qui s’écarterait du droit chemin. Comme une tombe, la tourbière se refermerait sur lui ». Les paysans finissent par ressembler au  milieu austère et hostile dans lequel ils vivent.  La nature n’est pas un simple décor installant les êtres dans le réel. Elle devient un personnage actif doté d’une personnalité farouche, traître, mortifère : « C’est la grande tourbière du Tremblant, le Trauc qu’on dit ici, qui l’a avalé, monsieur. La vase noire et épaisse de la tourbière qui colle  à la peau, qui vous enveloppe, qui vous étouffe.  (…) chacun pense à ce marécage qui, à la nuit tombante, attend l’imprudent qui s’aventure sur ses bords. ». La tourbière, lieu significatif pour Jacques, qui représente le passé tragique de sa famille,   possède quelque chose de fantastique représentant le guignon, la malchance, le malheur pour l’ensemble des villageois.

 

     Dans l’univers d’omerta du Massif Central,  l’angoisse, la crainte, les superstitions entraînent  un malaise progressif chez  Jacques, personne pourtant rationnelle. Tout le village   braque,  dès sa venue, ses regards sur le nouvel arrivant (« Il sent les regards sur lui. Fermés. Presque hostiles. Qu’est-ce que ça signifie ? »)  considéré comme un étranger pour les  hermétiques villageois. Très vite, les autochtones,  qui paraissent tous cacher un secret,  semblent se scinder en deux camps hostiles : ceux qui fuient Jacques (« Il n’a pas plus tôt porté le verre à ses lèvres que les buveurs commencent à quitter la salle, un par un ou par petits groupes. Sans lui adresser le moindre salut »), refusent de répondre à ses questions, lui créent des obstacles, des nuisances (« Il a déjà sorti ses clés pour ouvrir la portière quand il constate les dégâts : une longue balafre sur tout le côté gauche et l’aile avant légèrement enfoncée. Putain de pays ! Quel salaud lui a fait ça ? »)  et les autres soucieux de le prémunir du mauvais sort comme le papé Vigouroux, le sabotier,  qui lui offre un talisman protecteur ou  Marie-Rose Couderc qui s’occupe de la maison.

    Alors que la tristesse et l’angoisse gagnent de plus en plus Jacques, « Un sentiment d’inquiétude m’étreint », « Je m’aperçois de plus en plus souvent que ne je suis pas insensible aux craintes qui naissent de la nuit »,  « la tristesse le gagne parfois, sans raison claire ») le hasard surgit  à nouveau dans son existence  avec  l’arrivée de la jeune et jolie Lucie  qui va métamorphoser les forces en présence : « A croire que l’arrivée de Lucie a eu une heureuse influence sur la maison. Serait-elle l’ange gardien qui tient à distance les forces maléfiques ? La petite lumière dont j’avais besoin, elle qui se prénomme Lucie ? ».  Comme l’indique l’étymologie de son prénom, la jeune femme fait naître la lumière, « Venu de la fenêtre un grand rayon de lumière tombe sur le plancher ». Le rouge   de son anorak constitue une note de couleur chaude et agréable qui troue « la brume cotonneuse », « le ciel gris et bas »,  réchauffe l’ambiance : « A la tache rouge qui avance lentement, il la reconnaît. Son cœur bat fort. Une bouffée de joie l’envahit ». Lucie  ouvre à  la joie et  à l’espoir. Elle apporte le recul de la réflexion et le discernement. Entre elle et l’écrivain se crée d’emblée une complicité. L’enchantement gagne le cœur de Jacques, le rythme et l’ambiance de l’ouvrage changent.

   L’intrigue de La baraque du cheval noir est rigoureusement bâtie.  Récits,  descriptions, dialogues, monologues intérieurs se tricotent plongeant le lecteur dans le passé et le présent du personnage principal. Ses suppositions, ses questions, ses interrogations, ses doutes le perturbent  et aiguillonnent  la curiosité du  lecteur.  Jacques Torrant, perçu comme un étranger, un être à part venu semer le désordre avec ses questions,  imagine ce qui a pu se passer et constitue  à la faveur de nombreuses hypothèse les derniers jours de l’oncle Paul et son « accident ». L’événement  tu, nié, caché, interprété selon la personnalité de chacun implique de plus en plus Jacques Torrant.  Une histoire apparemment banale dont la toile de fond est le Massif Central devient sordide.  Dans le monde clos de la campagne, les superstitions se mêlent au suspens. Les anecdotes se tissent et se lient pour aboutir à la compréhension finale. Le lecteur savoure des portraits physiques et psychologiques  de différents personnages subtilement brossés et évoluant au fil des pages.  Rouveyre s’est apparemment enrichi par son travail acharné, mais progressivement le lecteur comprend qu’il a acquis son argent en profitant de différentes situations. Le roman du terroir  devient  roman psychologique, fiction autobiographique, fantastique, roman à suspens, roman policier dénonçant certains personnages ordinaires, en réalité des arrivistes, prêts à tout pour s’enrichir.  Le mystère, l’angoisse s’installent progressivement.  Le brouillard glacé vient sans cesse estomper les formes, cacher le réel, révélant un univers énigmatique, mystérieux, dangereux. L’alternance entre les différents modes de narration, le jeu  avec le style direct, le style indirect libre,  la focalisation interne, la grande place accordée aux monologues intérieurs, font que   les frontières entre les différentes manières de narrer l’histoire deviennent  poreuses. A l’espace réel  se superpose celui du  passé, des souvenirs. L’écrivain  jongle avec l’énonciation. Au roman à la troisième personne,   se mêlent les écrits à la première personne, en police plus petite,  de Jacques. Le lecteur assiste à l’écriture de son ouvrage, à la recherche tâtonnante de la vérité. Cette mise en abyme, le vécu, le ressenti, ces jeux de reflets ancrent davantage l’histoire dans le réel tout en épaississant le mystère et l’angoisse.

    Avec une écriture nourrie des paysages reculés de la Lozère vus,  connus de l’intérieur,  André Gardies entraîne le lecteur dans un polar rural  où dominent les superstitions, les querelles, les rancunes familiales et les jalousies de voisinage. Dans la baraque du cheval noir, le cœur  de toute une région frémit dans le froid glacial de l’hiver et dans les affres des peurs ancestrales.

13:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)