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29 avril 2013

Gustave

 

Gustave
Annette Lellouche      
A5 Editions (2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Gustave image.jpg Pépé Charles, un ancien cordonnier, a  pour seul confident  et pour unique ami Gustave, un vieux chêne,  « mon meilleur ami c’est lui, mon chêne. Je l’ai d’ailleurs surnommé Gustave, du nom de mon aïeul qui l’a planté. ».  Cet arbre contre lequel il s’adosse chaque jour, décrit avec le champ lexical de l’humain (« corps », « bras », « tête »),   doté d’un nom, d’un passé, d’une vie, est perçu comme un être vivant avec lequel le vieillard communique.  Gustave, témoin discret,  silencieux, loyal : « Il ne parle pas, mais il m’écoute et c’est très important de pouvoir se confier à quelqu’un qui ne te trahira jamais »,  a toujours partagé  les moments joyeux et tristes  de  l’existence du vieillard désormais « rongé de solitude ».     
    Mais le jour de la fête du village, Simon, un garçonnet « ve(nant) juste de fêter ses huit ans »,   s’assied à côté du vieil homme qui se confie à lui tout en lui donnant une leçon de vie. L’ouvrage s’organise alors autour d’une situation traditionnelle dans l’histoire du roman : le face à face entre un sage et un novice,  un vieillard et un jeune être, l’un à la  fin de son existence, l’autre au  début de la sienne. Le vieil homme  raconte  à l’enfant ses souvenirs « venus se fracasser dans sa tête comme la vague qui revient en force sur le bord d’une plage », sa rencontre avec Noëlle, tellement jolie, tellement souriante,  « l’amour de sa vie », la mère de ses enfants,  le bonheur fauché brutalement, (« quand le malheur décide de s’abattre sur quelqu’un, il ne prévient pas ; il est sournois, il fonce sur sa proie, jaloux de son bonheur »,)  le présent douloureux : « Toutes ces rides que tu aperçois là sont arrivées d’un seul coup, comme pour mieux révéler mon triste sort ». Le vieillard délivre un message à l’enfant par la stratégie d’une complicité pleine d’une tendresse bourrue et d’une intense émotion. Il l’entraîne sur le chemin de la réflexion et de la vie en l’interpelant par des questions oratoires (« C’est comme le vent. Est-ce que tu le vois ? Non ! »), des impératifs (« Ecoute », « Observe la beauté majestueuse de la nature »). Gustave  d’Annette Lellouche est une leçon de vie, de tolérance,  dénonçant subtilement le racisme, cette «  peur de l’autre, de l’inconnu », l’incompréhension entre les êtres, l’insuffisance de dialogue.  
     Gustave,  ouvrage attendrissant  à l’écriture limpide et poétique, « La végétation exubérante vibre au son des cigales l’été, grelotte sous le vent violent du mistral trois jours durant puis tout s’apaise et le ciel bleu, paré de son majestueux soleil, fait pâlir d’envie tous les promeneurs venus d’ailleurs », est piqueté  d’humour, « sa démarche (au chat) féline lui donne un air légèrement snob »,  et d’émotion. Solidement construit, ce roman sur la nostalgie d’un passé qui semble à jamais perdu est semé de  discrets indices annonciateurs de la fin. La logique de la narration est celle du souvenir  rythmée par le leitmotiv récurrent « au pied du chêne » qui constitue l’arbre en véritable héros de l’histoire.  
     Les illustrations en noir et blanc réalisées par l’écrivain « à main levée » mettent en scène la narration, petits clins d’œil humoristiques et enfantins, créant tout à la fois une illusion de réel et de jeu. Gustave  peut en effet être lu par des enfants. Il s’appuie sur des concepts exprimés de façon concrète à la faveur, entre autres, de la personnification de l’arbre, de l’humanisation du chat, mais c’est aussi un apologue philosophique destiné aux adultes,  leur  enseignant que la vie belle, fragile et éphémère doit être savourée avec humilité dans ses moindres instants et qu’il faut garder  confiance en elle

27 avril 2013

Brève sur L'Ecume des jours

L'Ecume des jours.

Film de Michel Gondry (24 avril 2013) avec Romain Dury, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Omar Sy.


(Par Annie Forest-Abou Mansour)


    Film écume.jpgAdapter L'ECUME DES JOURS de Boris Vian, ouvrage à l'écriture métaphorique et parodique, au cinéma était un véritable défi. Michel Gondry l'a relevé avec talent. Dans son film, il plonge le spectateur dans l'univers poétique, surréaliste, insolite de Boris Vian. Il propose un film émouvant aux nombreux clins d'oeil humoristiques et critiques tout en respectant les thèmes et les symboles du roman, comme le rétrécissement final de l'espace, concrétisation de la tragédie vécue par les personnages. Un petit chef d'oeuvre littéraire à savourer.

17:26 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0)

26 avril 2013

Entretien avec Carine Fernandez

 

Entretien avec Carine Fernandez (avril 2013) La comédie.jpg

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  imagesSaison.jpg  En avril 2013, nous avons invité Carine Fernandez à s’entretenir avec une classe de Terminale.  Titulaire de deux doctorats,  Carine Fernandez est écrivain et  professeure de Lettres. Elle est l’auteure de poèmes, de nouvelles et de romans : La Servante abyssine (Actes Sud, 2003), La Comédie du Caire (Actes Sud, 2006), La Saison rouge (Acte Sud,  2008). Lors de cet   entretien,  elle a parlé de son amour de la littérature, du rôle que cette dernière joue dans la vie du lecteur, du personnage de roman, des raisons de l’acte créateur.

(Vous pouvez consulter une chronique sur La Saison rouge sur http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2010/12/... )

 Annie Forest-Abou Mansour : Qu’est-ce qui t’a donné l’amour de la littérature ?

Servante.jpg Carine Fernandez : J’ai été expatriée très jeune, à seize ans,  au Moyen Orient, aux USA.  J’ai énormément lu. La découverte de la lecture à cette époque a été pour moi une ouverture magique. Un monde m’a été donné. Le monde m’arrivait par les mots. Les livres étaient très importants pour moi. Je les transportais dans tous mes voyages, dans tous mes exils. Ils me permettaient de garder un langage, un territoire, un univers, un pays.  En Arabie Saoudite, pays où beaucoup de choses étaient interdites, les livres m’ont sauvée de l’ennui. Le livre est un objet fantastique. C’est un objet qui n’a l’air de rien, mais qui possède à l’intérieur tout un univers. L’écrivain entre en nous.

 Est-ce  cet amour de la lecture qui t’a poussée à devenir écrivain ?

CF : Oui, pour être écrivain, il faut être un grand lecteur. Les livres se nourrissent de livres. La littérature se nourrit de ce qui s’est fait avant.
J’ai eu cette  vocation d’écrivain très tôt. Je voulais d’abord être poète. J’ai écrit de  la poésie. Mais j’ai renoncé à l’idée de la publier car j’étais loin de la France. Puis il y a environ quinze ans, mon parcours a bifurqué. Je suis revenue en France.  Ma vocation d’écrire est revenue. L’écriture des romans est arrivée à ce moment-là. Elle a été nourrie de tous mes voyages. Mes voyages ont été un réservoir, un vivier de mes romans. La forme d’écriture qui s’est présentée à moi n’a pas été la poésie. Je suis venue à la fiction, à la forme narrative. Cela a été une façon de reconstruire un univers, mais pas à travers l’autobiographie.

 

A quoi sert le roman ?

 

CF : Louis Aragon poète et romancier,  donnait une explication : un roman sert à savoir comment fonctionne une tête, c'est-à-dire ce qu’il y a à l’intérieur des êtres humains. Seul le roman se met à l’intérieur des personnes par le point de vue interne, le monologue intérieur.  
Les historiens donnent tous les détails sur un événement. Ils montrent comment se déroulent les faits,  mais ils ne montrent pas l’horreur de la guerre, les souffrances intérieures. Quand on lit, on est concerné, on sent ce que ressentent les autres. Le romancier nous fait comprendre comme réfléchissent les hommes, comment ils ressentent des émotions, des sensations.    
Au-delà d’une simple vocation de distraction, le roman apporte une vérité. La vérité du roman, cette expression est un oxymore, puisque le roman est fiction, donc mensonge.

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En quoi peut- on parler de vérité du roman ?

 

CF : Chaque roman apporte quelque chose à la réalité. Il existe. Une fois crée, c’est un univers clos qui existe, s’ajoute au monde. L’art crée une réalité. A travers chaque roman, on entre dans un univers. On entre dans l’univers de l’auteur, dans une atmosphère. Un auteur fabrique un univers. La saison rouge, par exemple, parle de mon ressenti de l’Arabie saoudite. 

 

On est dans le domaine du  ressenti, donc tes romans  ne sont pas des récits de voyages ?

 

CF : Je n’écris pas de récits de voyages. Je ne suis pas un écrivain voyageur. Un écrivain voyageur porte témoignage comme un reporter voyage pour écrire. Son écriture est au présent. Il y a un pacte de vérité avec le lecteur. Il reste fidèle à la chose vue. Pour moi, c’est tout le contraire.  En effet, tant que j’ai voyagé, je n’ai pas écrit. Je ne peux pas écrire de romans dans le lieu où je vis. Il me faut une distance géographique pour écrire.  Mon écriture est l’écriture du retour. J’ai vécu à l’étranger, mais j’étais sédentaire, je n’étais pas un globe trotteur. J’ai vécu la vie des gens, compris l’altérité. Il y a en moi un fort sentiment d’exil, un exil qui remonte très loin, je suis la fille d’un exilé politique espagnol. Mon père était un Républicain qui avait fui le franquisme. Je trimballe un exil intérieur. Or curieusement quand je reviens en France, je n’appartiens plus à l’écriture de l’exil. L’écrivain est celui qui est allé à plusieurs endroits, il est là pour écrire d’autres vies.

J’ai une grande ouverture au monde. A mon retour d’Egypte, tout est revenu. Tout ce qu’on croit avoir oublié intervient pour notre travail. J’ai vécu sept ans en Egypte. Quand j’ai écrit La Comédie du Caire, j’avais envie de retourner en Egypte. L’Egypte est revenue. Mais tout est transformé dans l’ouvrage à partir de la fiction. Une fois le livre écrit, je n’avais plus envie d’aller en Egypte comme si l’Egypte était sortie de moi. Quand on écrit, c’est comme si on assèche une partie  de soi-même. Une fois que c’est sorti, écrit, publié, cela ne nous obsède plus. C’est devenu autre chose. Quelques années plus tard, c’est comme si quelqu’un d’autre avait écrit ce livre.

 

Est-ce que ce sont des romans sociologiques ?

 

CF : Non, ce ne sont pas des romans sociologiques.  La servante abyssine est mon premier roman. Quand je l’écrivais, je fictionnais complètement. J’ai fabriqué un personnage très loin de moi, qui est très différent de moi. J’ai inventé une servante qui a eu plusieurs employeurs. Ainsi j’ai donné un panorama de la société saoudienne. Certains lecteurs ont vu dans cet ouvrage des messages. Mais ce n’est pas un roman sociologique. Le roman est le lieu de la liberté. Quand on l’écrit, il va se passer quelque chose que l’auteur ignore au départ.

 

Pourquoi écrit-on ?

 

CF : Quand on écrit, c’est pour savoir ce qui se passe dans notre tête, pour se souvenir de ce qu’on croyait avoir oublié. L’écriture transforme.  Une fois le livre fini, on a appris beaucoup de choses, on s’est libéré. Un roman donne du sens. Dans la vie de tous les jours, les événements sont délayés. Dans le roman, tout est condensé. Le roman ne garde que les lignes de force de la vie. Il recèle une intensité que la vie n’a pas. Il est plein d’énergie. On n’est pas dans le délayé, le plat.  Il ne faut pas croire que l’art imite la nature. Je ne suis pas une bonne observatrice. Tout le réel mis dans les romans est inventé, retrouvé, recomposé. Ce ne sont pas des choses vues. Je réinvente, je fabrique. Le personnage de roman est fabriqué à partir de différents traits pris à gauche et à droite à des personnes réelles. L’écrivain essaie d’insuffler la vie à ces êtres de papier. Il leur donne la vie.  Et le personnage de roman est inoubliable. Il est plus vrai que nature, plus vivant que des personnes qu’on a connues. Il devient une autre réalité plus vraie que nature.

 

Comment fonctionne l’inspiration ? Comment te mets-tu au travail ?

 

CF : Il n’y a pas de rituel chez moi, pas d’horaire. L’inspiration est fantaisiste. Il est difficile de l’apprivoiser.  Avec humour, je dirai que j’écris en dormant. Je laisse fonctionner l’imaginaire et le subconscient. L’histoire, les dialogues viennent dans un état voisin du sommeil. Je laisse la bride sur le cou à mon imagination. Dans des moments de semi somnolence, des idées viennent. Je prends un carnet et j’écris les idées. Je reçois cette inspiration et le lendemain je peux me mettre devant mon ordinateur. C’est comme si à l’intérieur de nous même, le subconscient, le double de l’auteur en savait plus que lui. C’est comme s’il y avait en moi quelqu’un de plus fort, de plus intelligent, de plus malin. C’est le double qui fait le travail. On écrit pour savoir ce que peut faire ce double.

 

Comment naît un projet de roman ?

 

CF : Avant d’écrire un roman, on a une idée nébuleuse du roman, une vision très floue. Il faut lui donner forme. Il faut l’attraper, la mettre en mots, passer à l’acte. On essaie de saisir ce fantôme. L’inconscient travaille en nous. On écrit pour être bluffé, pour se dire de quoi suis-je capable ? Chaque écrivain peut dire que ses œuvres le dépassent, sont plus fortes que lui. Mais parfois, on est aussi déçu. On n’arrive pas à avoir la vision idéale qu’on avait. On est un peu en dessous de cette vision idéale.
La création plonge ses racines dans l’inconscient, elle n’est pas lointaine du rêve.    
L’être humain a besoin de fiction, d’inventer des histoires. La première nécessité de l’être humain, autant que le pain pour se nourrir, ce sont des histoires pour nourrir son imagination.

 

Où en est la littérature en ce début de vingtième siècle ?

 

CF : A notre époque, la littérature et le livre sont en danger. La lecture disparaît. Le livre papier est en train d’être supplanté par les liseuses.  Cela n’implique pas la même pratique de lecture. On va chercher l’information. On ne trouve que ce qu’on cherche.
Il se passe quelque chose de grave. La crise du livre est grave. Moins de livres se publient actuellement. On appauvrit nos univers. La langue littéraire est différente de la langue de communication. La langue littéraire est plus profonde. Elle possède un vocabulaire plus varié, plus nuancé, plus riche. Lorsque la langue s’appauvrit au point de vue lexical, l’être humain s’appauvrit dans le sens des émotions. Il perd un nuancier intellectuel, émotionnel.     
Désormais la sélection va vers la commercialisation. La littérature disparaît. On va vers une société de loisir.

 

14 avril 2013

Retourne de là où tu viens

 

Retourne de là où tu viens.        
Annette Lellouche      
A5 Editions (2011)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

  RETOURNE-LA-D-OU-TU-VIENS.jpg  Jeune retraitée dynamique de soixante cinq ans, fougueuse, enthousiaste,   ouverte aux autres et à la différence, Francette, surnommée Franki par ses proches, héroïne de l’autofiction Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche, est une amoureuse de la musique, des mots « La chaleur des mots qui l’emberlificote dans une joie sans cesse renouvelée, tel le bien-être du glaçon qu’on promène sur ses joues, par grande chaleur », de la littérature, de l’objet livre : « Son respect des livres est incommensurable ».

    Possédée « par une fringale injonctive de l’écriture », nourriture vitale et indispensable pour elle,  Francette  fréquente un atelier d’écriture,  « L’Ecole des Ecrivains »,  regroupant douze femmes. La rédactrice de  la plus belle histoire sera sélectionnée et publiée à compte d’éditeur. Mais très vite l’aventure magique se transforme en cauchemar pour Francette : « La belle aventure qui s’était profilée dans son cœur comme une renaissance, se transforma en traîtrise et malveillance ». Un courriel anonyme à connotation raciste,  hostile   et violent   comme le souligne la métaphore brutale, « elle clique (…) sur ‘gemepoete’, déclenchant imprévisiblement une mine anti personnelle qui la déchiquette » installe en elle le doute et le mal être.  Elle se sent agressée intimement. Douloureusement affectée, elle recherche l’auteur du message et effectue en même temps un retour sur son passé, son enfance, sa jeunesse tout en entreprenant une réflexion sur la relation aux autres, le racisme, les avantages des échanges virtuels : « elle absorbe ses mails comme la potion magique qui doit la prévenir de toutes les maladies, surtout celle de la solitude » et leurs  inconvénients. Certes cette nouvelle technologie favorise les relations amicales, mais elle peut aussi nuire fortement à la vie réelle.

    Le passé de Francette resurgit alors. Le récit mêlant présent et passé oscille entre la linéarité narrative actuelle et les retours dans  son enfance, son adolescence,  sa jeunesse, mais aussi son passé proche au sein de l’atelier d’écriture. L’ouvrage   se construit ainsi sur des réminiscences.  De nombreuses rétrospectives donnent à voir la petite fille juive, « la petite fille aux pieds nus »,  issue d’une modeste famille française, vivant en Tunisie, pays auquel elle est restée attachée. Cet enracinement, sensible aux images lumineuses et parfumées des descriptions des paysages de  « ce pays où le sirocco souffle aux heures chaudes des siestes programmées, enivrant les corps du parfum persistant des fleurs d’oranger, exaltant les sens dans des passions exacerbées », au lyrisme émouvant lorsque la narratrice évoque l’amitié entre la fillette juive et la fillette musulmane, (« Nous croyons tous en un Dieu unique »)  ancre le roman dans un univers poétique et humaniste.

    En même temps, l’autofiction se transforme rapidement en enquête policière -  Qui est le corbeau ? Est-ce la jalousie qui guide ses propos ? –à la tonalité humoristique. Les surnoms pittoresques et caricaturaux, « la grande perche », « les petites culottes », « le minimum syndical », attribués aux participantes du concours, suspectées les unes après les autres, instaurent une complicité amusée avec le lecteur.

     Même si après la réception des messages sulfureux, Francette perçoit brusquement et momentanément l’atelier d’écriture comme hostile, jamais elle ne sombre dans la dépression et le rejet de l’Autre. Au lieu de l’anéantir, les courriels la stimulent, excitant son caractère combatif : « Au lieu de l’annihiler, les piqûres hebdomadaires la transformaient en une fusée propulsive. Elle était éperonnée à chaque coup de mail et comme Pégase combattant la Chimère, elle allait encore plus vite, plus haut ». Elle  franchit allégrement les obstacles, « son livre (est) sa bataille, sa victoire ».  Elle accède à la reconnaissance.

    Ce roman miroir, « récit autobiographique-témoignage écrit dans le feu du vécu », rempli d’espoir et d’optimisme est une leçon de tolérance qui montre l’aberration du racisme, de l’antisémitisme, du refus de la différence, de la jalousie. La souffrance intime, dépourvue cependant de tout pathos,   de la narratrice   confrontée à l’antisémitisme  fait écho aux martyrs de la Shoah : « L’ombre des six millions de Juifs exterminés s’est imposée entre eux, rythmée par le bruit des bottes des Allemands … ». Mais ce livre  à l’écriture limpide gorgée de vitalité condamne l’intolérance  sans la moindre animosité.  Leçon d’amour et de  compréhension, donnée par une femme au regard libre et bienveillant (« il  (le jeune homme antisémite) devait être bien malheureux pour s’égarer dans cette voie »), Retourne de là où tu viens  d’Annette Lellouche  est une ode à la vie,  manifeste implicite qui ne dit pas son nom.

 

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01 avril 2013

Le Roman du parfum

 

Le Roman du parfum
Pascal Marmet   
(éditions du Rocher, 2012)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Le Roman du parfum de Pascal Marmet,  ouvrage polyphonique,  Le roman du parfum (1).jpgritable cocktail de sensations, bâti à coups de pulvérisations de fragrances florales, se lit « avec ivresse et lente gourmandise » (Baudelaire).

     Cet ouvrage se fonde sur le réel tout en mêlant les types et les genres de textes. Il passe du récit à la troisième personne du singulier au discours à la première personne  en donnant la parole à Sabrina, Tony Curtis ou à l’auteur, narrateur et personnage, Pascal Marmet lui-même.   Tout à la fois historique et documentaire, ce roman  narre avec rigueur et soin  la genèse millénaire du parfum de l’Antiquité à nos jours, expliquant l’évolution et les bouleversements de sa conception  à travers les siècles et les pays  afin d’instruire le lecteur: « « L’apparition du parfum en Méditerranée occidentale est liée à l’avènement des grandes civilisations antiques : grecque, latine, étrusque ou carthaginoise … ».      Signe de raffinement, de distinction, curatif, déodorant corporel,   érotique, le parfum possède différentes fonctions. Banni ou adoré, selon les périodes, il est désormais objet de marketing.      
   Les nombreuses références  à  la vie de  l’acteur américain Tony Curtis  données à la faveur de maintes rétrospectives font aussi du  Roman du parfum  un ouvrage   biographique et sociologique, « improbable duo où parfum et cinéma s’entremêlent, restituant à fleur de peau conversations et impressions olfactives »,  révélant l’Amérique des années trente,  l’antisémitisme,  la violence  et la haine auxquels se heurta le jeune Bernie, futur Tony Curtis : « …les autres le poursuivaient en hurlant leurs injures antisémites et en brandissant des manches à balai ».   
    Le roman du parfum  donne à vivre également   l’histoire de Sabrina, l’héroïne de l’ouvrage. Sabrina est une jolie jeune femme de vingt trois ans recevant  constamment de plein fouet les multiples effluves qui circulent autour d’elle. Son odorat toujours en éveil  navigue entre l’attraction et la répulsion : « Sur mon arête nasale transformée en cymbale, chaque odeur beuglait sa haine sulfurique dissonante. Tout puait, tout empestait sauf les parfums délicats ». Reliée aux autres par leurs odeurs, «hors d’haleine, à l’hôtesse d’Air France suintant la crème à la rose musquée de Weleda, j’ai tendu mon sourire … ». ), elle sait distinguer, répertorier, analyser  les différentes ambiances olfactives des lieux où elle évolue.  Grâce à son odorat,  elle brise les limites que la société lui avait imposées. La petite caissière « d’une horrible supérette de quartier » devient un « nez »,  personne aux immenses talents tus,  inconnue du public : « le nom des nez n’apparaît pas. ».  Elle  rencontre alors  les plus grands de ce monde, (Michel Roudnitska, le compositeur de Femme de Rochas, Eau d’Hermès, de Diorissimo et d’Eau Sauvage », « Mona di Orio (…) l’artisane poétesse qui avait révélé au public Les Nom d’Or, Lux, Carnation, Nuit noire, des classiques devenus références »),   le succès et  l’amour.  Elle accède à la plénitude de la vie. Elle existe : « Moi, avant je n’existais pas ». La distance entre les êtres et la nature diminue pour elle avec les effluves. Elle ne  sent pas seulement le monde environnant, mais elle le pénètre et le connaît. Le parfum  est l’instrument  d’un contact direct avec l’autre. Par l’odorat, elle ressent avec acuité  le retentissement des choses, des pulsions et l’amour : « Plongeant ses yeux en moi, Lionel a posé ses lèvres sur les miennes. De toute sa bouche au goût et à l’odeur de mon plaisir, ce baiser fut comme faire l’amour sur un lit de pétales de roses. C’était si bien que je suis instantanément tombée amoureuse. »

    Dans ce roman qui fait évoluer  avec délice le lecteur dans un univers de sensations, le narrateur tricote  les registres. L’humour ébrèche  le sérieux des analyses   : « Je rayonnais. Entendez par là que jevidais les cartons… »« tapie au fond d’un puits de doutes avec des yeux cernés tel un panda en captivité », « j’en suis restée comme la clochette du muguet : muette »... Le renouvellement des clichés avec la métaphore des épices - une dame « aux cheveux de sel et de poivre » - traduit le constant plaisir de la sensation. Les bouquets d’odeurs mènent au vertige «  Une aube de lune décroissante, je me suis promenée dans les champs de fleurs. Je m’y suis évanouie. Mon corps gisait dans un lit de pétale. Les couleurs et les entêtantes halenées avaient atteint mon âme ») et à la poésie. L’écriture du parfum  est donnée avec des métaphores musicales, « Et à la moindre fausse note, ma partition se fait volatile »,  « vos fleurs sont joyeuses, et vos arbres chantent les louanges de leur jardinier adoré », des synesthésies : « Sur mes lèvres asséchées, un vent chaud déposa une perle de mandarine, un zeste de citron révélé par une bouffée de ma sueur. En me retournant, un effluve de pin du Canada enflamma ma gorge ».  Le goût, le sucré, l’acide, le toucher, la brûlure,  la vue, se mêlent.  Le parfum se minéralise en devenant  « perle », bijou précieux et lumineux. Les sensations sont transposées : « Il y a du Vermeer dans la méticulosité de votre approche », métamorphosant l’odorat en  tableau de maître. Les sensations dérivent pour donner une expérience quasiment érotique. Il y a toute une sublimation de la sensation, espèce d’expérience mystique.

    A la faveur de l’hyperesthésie de Sabrina, le narrateur effectue une topographie des parfums, instruments d’un contact direct avec autrui. Il montre que la sensation est historique et qu’elle permet un dépaysement à la fois rigoureux  et onirique.

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