Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21 juin 2013

La Traversée

 

La Traversée
Francis Denis
Le chasseur abstrait éditeur (Juin 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    pour Francis Denis.jpgLa nouvelle lyrique et poétique de Francis Denis, La Traversée, évoque la fuite de villageois en péril,  armés « d’arcs et de pieux effilés », venus d’un lointain passé et d’un pays imprécis. Ces fugitifs émouvants et fragiles comme le prouve le champ lexical de la vulnérabilité lorsque le narrateur décrit les jeunes enfants tant aimés par leurs parents (« leurs petits cœurs »,  «  leurs frêles tempes », « la peau  fine et transparente », « rêves innocents », « bras fragiles »)  en proie à des prédateurs cruels  (« Les prédateurs ont fui, emportant leur proie sans remords ») partent vers l’inconnu.  La fuite de ces familles vibrant  d’amour permet la dramatisation de leur voyage dans une nature tout aussi  hostile que les assaillants : « Le soleil (…) vient lécher de ses flèches éblouissantes nos ombres et nos corps qui se meuvent au milieu d’une nature sauvage et imprévisible ». Cette  fuite imposée, « Le village serait devenu leur tombe »,   vers l’inconnu,  présente une forte intensité dramatique. Elle dénonce la violence et ses conséquences tragiques : « chanson de l’enfance perdue, d’un monde assassiné ».  A l’ambiance onirique, comme hors du temps, se superpose l’Histoire réelle vécue par de nombreux êtres humains d’hier et d’aujourd’hui déracinés à cause de la guerre,  de la violence et de la haine, partant à la recherche de la liberté et de la sécurité.
    L’esthétique de l’écriture de Francis Denis,  de ses métaphores, de ses comparaisons  comme « son corps d’enfant s’effeuille au rythme de leur avancée, « Ils sont comme un champ de fleurs pourpres qui plient sous l’orage », secoue la torpeur où nous englue le réel et nous dévoile sa beauté malgré toutes les abominations qui peuvent exister. 
   La Traversée démontre que  l’horreur de la violence ne pourra  jamais tuer l’amour qui scintille dans tout être humain, la Beauté qui réside dans l’Art, qu’il faut garder confiance et comme Petite Fleur « tend(re) (les) bras pour atteindre le rêve universel ».

15:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

15 juin 2013

Lettre à pépé Charles

 

Lettre à pépé Charles        
Annette Lellouche      
A5 éditions  (mars 2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   pépé charles image.png Le début du roman Lettre à pépé Charles d’ Annette Lellouche s’ouvre sur le réveil de pépé Charles (dont nous avons déjà fait la connaissance dans Gustave) avant de s’engager dans une longue rétrospective évoquant ses souvenirs proches, sa rencontre lors de la fête du village avec Simon, son petit fils : « Simon, son petit-fils, cet inconnu : (…) il est grand-père » et ses souvenirs  lointains : l’arrivée de sa future épouse, « cette jeune femme Noëlle, arrivant chez lui, par une belle journée d’été », son enfance, son amitié avec Berthe, voisine et compagne des bons et mauvais jours, amoureuse de lui depuis toujours. La solidarité entre eux leur a permis de faire face à l’adversité de la vie.  Le sens de l’humour de pépé Charles  a, de surcroît, aidé  ce dernier à supporter les tragédies qui ont détruit sa famille et son destin. 
    Une lettre de Simon va bouleverser  positivement  son existence  et celle de Berthe. Le grand père et le petit-fils rêvent chacun de leur côté de se retrouver.  Très vite, le texte se construit autour de ces moments d’attente : attente de l’adresse de Simon, attente de la lettre du grand-père…  Les champs lexicaux disent l’émotion de pépé Charles, (« Ses mains tremblent. Ses yeux s’embuent. Sa gorge se noue. Ses mâchoires contractées émettent un son bizarre, comme un grincement de dents »), son impatience, (« Charles ne sait pas trop si c’est l’angoisse, la gêne ou la température ambiante qui le  fait transpirer »), celle de Simon.  Non seulement le texte se donne comme attente, mais aussi comme suspens avec les recherches effectuées par pépé Charles : « L’angoisse a mué notre pépé Charles en détective privé »), l’enlèvement de Simon… Le roman est enraciné dans une réalité où s’enclenche progressivement tout un suspens. Le lecteur assiste alors à  une série de péripéties qui aboutissent  heureusement au bonheur final de ces êtres simples qui triomphent des difficultés de la vie.

    Comme dans Gustave,  Annette Lellouche peint les activités banales mais émouvantes de pépé Charles dans son paisible village à la vie monotone : « Ici les nouvelles sont si rares ».  Le récit et les monologues intérieurs s’ancrent dans le réel, donnant à voir la beauté du rustique village provençal : « Il traverse le vieux village qui respire la tradition des terrains cultivés. Les oliviers s’étendent à perte de vue, tout comme les arbres fruitiers, agrumes et autres. Les jardins embaument toujours autant les narines des promeneurs. Tendresse jusqu’à l’ivresse ». Cette  beauté est concrétisée par l’allitération  caressante en « s ». La narratrice propose toute une série de scènes prises sur le vif sur le ton de la tendresse et de la complicité comme le prouve le pronom possessif incluant  le narrateur et le lecteur :  « notre pépé Charles ». L’impression d’authenticité naît du réalisme minutieux des portraits physiques et moraux, d’expressions familières qui introduisent une sorte d’oralité rappelant le langage des ruraux. La transcription des pensées de pépé Charles, de Berthe en une sorte de monologue intérieur donne vie au récit faisant exister  leurs émotions.

    Dans la  Lettre à Pépé Charles, suite au précédent ouvrage, Gustave,  à  la faveur d’une écriture limpide et esthétique, Annette Lellouche transforme des événements banals du  quotidien en un ouvrage émouvant. Il s’agit d’un roman touchant où circulent l’Amour (« Peut-on rattraper le temps perdu ? Peut-on obliger le partage de ses passions juste par amour ? oui,   Pépé Charles en est persuadé »), l’amour de l’Autre, de la vie,  des animaux  et l’empathie. L’ouverture d’Annette Lellouche à la multi culturalité, à la différence : « là-bas disait-il, c’est une grande famille multicolore. Avec les copains on faisait toutes les religions. Pour ramadan on mangeait les gâteaux au miel très sucrés, pour Pâques , c’était les galettes azymes dures comme de la pierre et à la Chandeleur les crêpes de maman », sa vision positive de la religion dans son sens véritable, étymologique (« religare » c'est-à-dire « relier »), sa recherche du dialogue (« Leur orgueil réciproque les éloigne l’un de l’autre alors qu’il suffirait d’un mot, d’un geste pour aplanir toutes leur difficultés »), son humour : « il parlait de canne et de bière » à propos de Marseille et de ses environs, transforme ce roman en un apologue, évoquant Voltaire, l’ironie grinçante de ce dernier en moins.  Plaisant et agréable à lire, le suspens incitant de surcroît le lecteur à poursuivre avidement  sa lecture, la  Lettre à Pépé Charles est, comme Gustave,  une magnifique leçon de vie pour les petits et  les grands.  

07 juin 2013

La Maison de Marie Belland

 

La Maison de Marie Belland        
Denis Langlois   
Editions de la Différence. (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image Marie.jpgL’arrivée d’un couple d’écrivains  dans l’ancienne ferme de Marie Belland nichée au cœur d’une forêt broussailleuse vient rompre la vie monotone et sans saveur des villageois de Cronce. Qui sont « ces sculpteurs de mots » (…) « qui ont eu l’inconscience » d’aller  s’enterrer dans un lieu inaccessible,  invisible sur les cartes du cadastre,  véritable  décor lacunaire ?

    Dans La Maison de Marie Belland, Denis Langlois brosse avec un grand souci d’exactitude le tableau d’un petit village auvergnat et de ses environs : « Continuez vers le bourg. Vous ne pouvez pas le manquer, juste après un cimetière gris un peu en surplomb, qui a tendance lui aussi à déborder sur la chaussée en temps de neige ou de pluie, avec les conséquences que vous pouvez imaginer ». D’emblée le roman  s’ancre dans le réel avec des repères spatio-temporels précis donnant à voir  la vie monotone (« à  Cronce, il n’y a pas grand-chose à écouter ») et répétitive de villageois  à la mentalité bien  rurale. Les hommes du village se regroupent toujours dans leur lieu de rassemblement préféré, le café de la « mère Fageon ». Ces ruraux,  qui évoluent dans un quotidien sans relief,  sont tous caractérisés  en quelques mots de façon  réitérée : « Terrisse, le maigre, pisteur de gibier de son état », « Sicard, un gars aux cheveux longs couleur filasse », « Jarlier le chauve moustachu, Finiel le maçon », «  Moulharatle retraité » et sa bouteille d’eau minérale de Volvic, le petit Coutarel, « messager des écrivains »… Ces êtres banals, ordinaires,  à l’identité crédible sont tous des personnages typés,  aux traits pittoresques succincts, dotés  cependant d’une intense densité. Le roman prend un peu l’allure d’une étude sur la société rurale, sa façon de penser, de réagir, face, par exemple, à l’arrivée des vacanciers  chaque été qui apportent une certaine diversion au village et surtout   de l’argent comme le souligne avec humour le narrateur : « La mère Fageon se réjouissait de leur arrivée et en leur honneur augmentait ses tarifs ».  Mais ces « étrangers »  intrusifs, envahissants  perturbent en même temps la vie  calme de Cronce : « Tous ces individus qui apparaissaient à date fixe comme les champignons ou les sauterelles et se croyaient ‘intégrés’ ne se doutaient pas qu’ils n’appartenaient pas ou plus au village ». A l’instar des sauterelles ou des champignons, ces citadins se propagent en grignotant la paisible ruralité.

     L’énonciation à la deuxième personne du pluriel renforce  la vraisemblance de l’intrigue, « Si vous cherchez le village de Cronce … »,  prouvant en même temps la volonté du narrateur  de situer précisément son histoire dans un texte affirmatif au début de l’ouvrage à la faveur de l’emploi du passé composé, forme verbale exprimant un événement achevé et  certain au moment où s’exprime le locuteur : « Ils ont loué » ou le plus que parfait, expression de l’accompli : « on ne savait rien d’eux, juste qu’ils avaient loué la maison de Marie Belland ». De surcroît, des preuves sont données sur la présence des écrivains : « Les compteurs installés au Giberté avaient recommencé à tourner ». Le lecteur  saisit l’univers rural et pense être confronté à un témoignage sociologique réaliste.

    Mais progressivement, avec une grande subtilité,  le narrateur se dégage de la réalité pour atteindre au mystère par des objets banals au début comme une lettre, une grosse pierre…qui se dérobent après avoir été trouvés et  soulèvent surprise et angoisse chez les protagonistes. Le fantasme de la statue vivante,  avec la tête décapitée,   se met en branle, imperceptible  petit clin d’œil  au passage à  La vénus d’Ille  de Mérimée. Les actions et le temps dérivent : « on a l’impression qu’ici il n’y a plus de temps, on est tous paumés. On n’a plus de repères ! ».Des phrases, des mots, des questions glissées dans le texte véhiculent  brusquement le trouble, le doute : « on sentit que le doute s’était insinué ». On ne sait plus si les témoignages ont été vus, entendus ou imaginés. Des halos de souvenirs  émergent. Très vite le mystère s’installe. Une menace imprécise rôde. La forêt, univers normal en apparence, semble dotée de pouvoirs  maléfiques, hostiles. Des légendes et des rumeurs s’attachent à elle et à la maison Belland, entourée d’une espèce de mystère fondamental,  provoquant des réactions affectives violentes chez ceux qui en parlent. Taillandier, homme sobre et rationnel entre  au café, « livide. Vert comme les feuilles ».  Les écrivains à l’absence intensément présente, personnes énigmatiques, objets de curiosité pour des ruraux qui lisent peu,  envahissent les esprits, les conversations. Le passé ressurgit avec l’histoire de Marie Balland,  fille-mère, figure de la marginalité,  et surtout avec  l’apparition subite  sur la route de « gens habillés pareils qu’autrefois »,  espèce de mirage étrange. L’angoisse de la mort hante graduellement les esprits : « Un jour, notre demeure ne sera plus une maison, mais une tombe de cimetière ».  Un univers mortifère s’impose avec une puanteur inhabituelle : « (…) ça pue ! – Je vous le dis une bête crevée », des sons sinistres, (« un hibou hululait lugubrement »), la présence d’un «feu follet »,   la macabre comédie de l’ouverture de la tombe, la lettre des écrivains qui annonce « qu’un jour nous allons mourir ».

    Le rationnel bascule dans l’insolite avec la pléthore imaginaire qui circule autour de la maison Belland - cette maison effacée de l’espace -,  des objets qui apparaissent, disparaissent puis réapparaissent, du couple des écrivains que personne n’a jamais vu. Le texte se lit graduellement dans son étrangeté, se dit quand il ne se dit pas, s’évapore au détour d’une phrase. Le lecteur est en même temps confronté à un roman d’initiation dont on ne revient pas. La maison de Marie Belland constitue le rêve et le cauchemar des villageois. L’enfant Coutarel et Alexandre Vales finissent pas s’engloutir, par se perdre dans ce lieu mystérieux.

    Cependant tout ce mystère souvent mortifère  n’a rien de pathétique. Des clins d’œil pleins d’humour sont maintes fois lancés au lecteur lorsque le narrateur compare les vacanciers à des champignons ou à des sauterelles, que Lafont découvre à cause de l’arrivée de ces  indésirables vacanciers  que « cette année juillet et août ont trente et un jours » ou lorsque Masseboeuf lance  à la mère Fageon : « Si on te fait fermer ta boîte, ça deviendra une maison close… ». L’humour domine avec Taillandier et son tracteur symbole de sa virilité,  une  virilité  imposante,  humanisée : « mais les bruits de la virilité couvrirent sa voix ». De surcroît, c’est Taillandier qui découvre la tête de la statue, mutilation symbolique en psychanalyse, la décapitation pouvant  connoter  la castration.

    La maison de Marie Belland raconte une histoire à la fois rigoureuse et onirique.  il existe tout un entrelacement subtil de la réalité et du fantastique. Ce dernier, sans pléthore de signes,  avec essentiellement une maison hors du temps et  de l’espace,  s’applique toujours à côtoyer le vrai. Le matériau est réel, mais à force d’être réel, il ne l’est plus. En le poussant à son point extrême, le narrateur crée une fissure, glissant des éléments  mettant en éveil le lecteur qui voudra bien s’en souvenir. Le fantastique de Denis Langlois est à la fois un fantastique de situation crée par la présence d’objets brusquement déroutants et un fantastique d’écriture qui pose des indices surprenants, laissant une grande part à la subjectivité.  Avec Denis Langlois, le rationnel bascule dans l’insolite pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

 

 

08:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)