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18 juillet 2013

Ballade d'un amour inachevé

 

Ballade d’un amour inachevé     
Louis-Philippe Dalembert    
Mercure de France (2013)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image Ballade.jpg Ballade d’un amour inachevé de Louis-Philippe Dalembert est un roman polyphonique englobant essentiellement le point de vue,  donné à la troisième personne du singulier, des deux personnages principaux dotés d’une forte personnalité.  Regardant toujours du côté de la vie,  Azaka et Mariagrazia, ce couple mixte lumineux, amoureux et heureux se heurte, au début de sa rencontre, au regard de l’Autre dans les Abruzzes, région de l’Italie centrale, monde à part, cerné par les montagnes. Azaka venant  d’un lointain ailleurs a rencontré et épousé  Mariagrazia, une  autochtone. Tous deux attendent avec joie et impatience leur premier enfant. Des secousses, prémices d’un tremblement de terre, replonge Azaka dans son enfance.
   

    La structure de Ballade d’un amour inachevé n’est pas linéaire. Elle  imbrique présent et passé tout comme le présent et le passé s’imbriquent dans la conscience d’Azaka.  L’écriture de l’après se vit comme au présent dans ce  roman nourri de réel. Le lecteur assiste à tout un travail de mémoire avec des retours sur ce qu’Azaka voulait refouler à jamais. Malgré la très forte complicité du couple et  son intense amour, Azaka ne pourra jamais raconter sa blessure secrète, (« des murailles gigantesques (qui ) dans(ent) une farandole démente avant que les parpaings ne s’écroulent pareils à des dominos géants, des pupitres (qui) voltige(nt) dans tous les sens, des enfants (qui ) s’égaillent dans un désordre monstre en lançant des cris affolés, un plafond de béton ven(ant) à sa rencontre alors qu’il est étendu sur le dos ». ) à Mariagrazia ou tout du moins n’en aura jamais le temps. La mémoire involontaire se met en branle à  cause de  « La chose », mot valise vague, indéfini pour dire la réalité innommable du tremblement de terre, expression jamais prononcée par Azaka.

     L’auteur ne tombe en aucun cas dans des clichés.  Transposant le réel dans la fiction, il  le dit  dans toute son intensité : « l’odeur est là, forte, pestilentielle, comme provenant d’un gigantesque charnier à ciel ouvert »,  « Des dizaines de cercueils de bois clair, des plus petits d’un blanc immaculé, juchés sur le couvercle des plus grands qui laissent l’impression de les étreindre jusque dans l’au-delà ». Le regard du narrateur devient voyant. Il ne reste pas en surface, il va dans les profondeurs des êtres, exprime leurs pensées, leurs émotions, leurs sensations. « La chose »  apporte la crise, la rupture dans la beauté de la vie, de l’amour, dans  une éternité esthétique concrétisée par la Ballade d’un amour inachevé.  Le texte qui fonctionne sur le retour de phrases au conditionnel, créant un effet de litanie : « Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient l’événement… », «Bien des années après, lorsque l’on ne parlerait plus de l’événement que dans les livres d’histoire et les brochures (…) Azaka se rappellerait que  (…) », « Longtemps après, lorsque les cendres se seraient refroidies, qu’il ne resterait presque plus de témoin de l’événement (…) »   fait  ressentir un rythme régulier avec un flux et un reflux déjà donné par les titres répétitifs et lancinants des chapitres : « respiration première », « premier cri », « respiration » « deuxième cri », « respiration »… La respiration se fait en deux temps : des aspirations larges, gonflées de vie et des aspirations malaisées dans le mal être et le malheur. L’écriture crée une impression de rythme  comme  dans  une  ballade dotée de renvois,  revenant semblables à  des glas avec la temporalité cyclique,  le parallélisme des situations vécues par Azaka enfant et Azaka adulte, le retour du prénom Sarah. 
    Azaka, l’exilé, le déraciné, (« s’il avait laissé les siens, sa terre, son enfance, ce n’était pas pour voir du pays »),  intégré à la société italienne, travailleur, intelligent, altruiste, a affronté les difficultés de la vie, l’hostilité de la nature soulignée par la récurrence des champs lexicaux de l’étouffement, de la souffrance, de la soif, de la faim : « Le plus difficile, là-dessous, ce n’est pas tant de se retrouver seul avec soi que de gérer la faim et la soif. La faim lui lacère l’estomac de ses violents coups de griffes »,  « (…) il donnerait tout pour pouvoir éteindre l’incendie qui lui embrase l’estomac, la gorge, le palais réunis. ». Les images concrètes et violentes expriment avec force la souffrance.  L’image obsédante de l’enfermement lorsqu’Azaka ou  Mariagrazia sont enfouis sous un « tombeau de béton »  bouleverse le lecteur. Mais l’auteur  trouve la bonne distance par rapport à la narration. Il dit des événements terribles, tragiques,  montre la fragilité de la vie (« la terre vient de temps à autre te rappeler à ta fragilité d’humain »), sans tomber dans le pathos. Le dosage est délicat, plein de finesse. Jamais le narrateur  ne prononce le substantif « mort » pour évoquer l’indicible,  le décès de Mariagrazia, celle qui donnait un sens à la vie d’Azaka : « Comme si la disparition de Mariagrazia lui avait enlevé la boussole pour s’orienter dans la ville, dans la vie ». Il utilise des euphémismes, « disparition »,  des périphrases : « le veuf de Mariagrazia ». Derrière  le regard d’Azaka se trouve toujours celui de l’auteur.  Des clins d’œil humoristiques, qui viennent de cette double perception,  cassent les moments tragiques. Comme dans Noires blessures,  Louis-Philippe Dalembert  joue avec les noms des personnages : « Settesoldi »,  « Gambacorta ».  Il ridiculise Antonella, la quinquagénaire qui viole quasiment Azaka : « Elle se mouvait telle une toupie folle, bougeait son bassin d’avant en arrière, sautait en amazone délurée sur les cuisses de son partenaire, la tête voltigeant à tout vent (… ) » tout en parodiant un vers de Racine, « Ses déhanchements avaient la rage de qui voudrait des ans gommer l’irréparable outrage ». Quelque soit l’horreur du réel, le désir de vivre domine.    

    Roman d’amour, roman épique, tragique, historique,  roman de l’exil,   Ballade d’un amour inachevé constitue aussi une dénonciation implicite. Le narrateur  dévoile   la bonté condescendante et hypocrite des puissants qui assistent aux funérailles « par compassion peut-être, par calcul électoral sans doute »,  le retour de l’extrême droite : « l’Aleanza Nazionale », « La Lega Nord », les préjugés, « un autre lui offrit une bouteille de grappa après avoir pris soin de lui demander si on buvait de l’alcool chez lui, comprenez s’il n’était pas musulman », le racisme, la bêtise : « Un jour, croyant lui faire plaisir, une dame lui dit avec beaucoup de candeur : ‘Si tous ceux qui venaient ici étaient comme vous !’ ». Louis-Philippe Dalembert porte, comme dans tous ses  romans,  un regard lucide sur la société.

    La fin de Ballade d’un amour inachevé, roman admirablement structuré, à l’écriture rythmée comme le poème dont il porte le nom, est une extraordinaire et tragique queue de poisson. L’ironie du sort l’emporte. Les dieux, le destin,  décident autrement que ce que veulent les humains. Mais bien que la vie soit la proie de la mort, la vie l’emportera toujours.  Ne serait-ce pas une petite Sarah,   au prénom symbole de vie, qui  est  blottie  dans une couveuse ?

 

Pour connaître d’autres ouvrages de Louis-Philippe Dalembert, vous pouvez consulter des chroniques sur l’Ecritoire des Muses. Recherche par auteur ( Dalembert ).

 Noires Blessures.   
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Noires%20blessures

Histoires d’amour impossibles … ou presque.     
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/11/...
L’île au bout des rêves       
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2007/10/03/l-ile-du-bout-des-reves.html        
Les dieux voyagent la nuit.         
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/search/Dalembert
La rue du faubourg Saint Denis 
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2005/11/...

08:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

16 juillet 2013

Croire de Jackie Evancho

 

Croire
Jackie Evancho  
Musique et paroles de Matt Evancho    
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage et Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Jackie Evancho, une fillette d’une dizaine d’années, chante avec grâce, sérieux et maturité, Croire : une prière à Dieu pour que la paix et l’amour règnent sur le monde, que la faim disparaisse. Jackie Evancho souhaite avec une émouvante ferveur que « les larmes de tristesse sèchent » et que « l’espoir surgisse du désespoir ». A la beauté du texte, s’ajoute une voix étonnante.     
   
La mélodie jouée par un orchestre symphonique accompagné de chœurs débute sur un tempo lent. Une chanson suave s’élève au-dessus du timbre des cordes, interprétée par une cantatrice à la voix cristalline de soprano lyrique. La voix  bien posée et travaillée d’une soliste mature s’élève au-dessus de la mélodie et cette voix est celle de Jackie… une enfant de dix ans ! Fait exceptionnel chez un enfant de cet âge, sa  typologie vocale  couvre une large tessiture et aborde aisément le contre ut,  sans  aucune brisure entre les graves et les aigus, ce qui est toujours une gageure chez une chanteuse. Sur un fond de cordes régulier, la voix servie par un délicat vibrato accentué sur les fins de phrases se renforce, au gré de la mélodie, en puissance et en étendue. Cette voix d’enfant est construite sur une esthétique d’homogénéité du timbre et de grande maturité vocale. Un véritable exploit !




20:43 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (1)

14 juillet 2013

My Destiny, Cielito...

 

My Destiny, Cielito… 
Extrait des CD audio de Guy Crequie    
Gil Conti en concert (2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

        

   
podcast
    Poète, écrivain, musicien, chanteur, Guy Crequie chante pour la paix et les droits humains. Il propose  toute une gamme variée de musiques et de chansons. Il est intéressant    d’effectuer pour l’amateur une analyse  de son travail musical afin de permettre à ce dernier  de l’apprécier davantage encore.

    La chanson, My Destiny,  par exemple,  débute par quelques accords au clavier  qui montent vers les aigus pour redescendre dans les graves avant d’ouvrir la mélodie. La chanson s’articule pleinement autour de la voix plaintive du ténor qui accuse des vibratos sensibles sur des notes aux commas défaillants et une voix volontairement cassée, accentuant ainsi l’effet de douleur recherché. Le deuxième souffle musical se veut beaucoup plus optimiste, comme en atteste les accords très enthousiastes et pressés du clavier. La voix du chanteur monte en puissance et, c’est dans un accord terminal dans les  aigus, accompagné d’un vibrato très soutenu que s’achève cette œuvre toute en sensibilité.

    Dans Cielito Lindo, l’ouverture mexicaine haute en couleur saturée de petits sifflements et  de cris plaintifs  dans le genre « oh, oh, oh, aïe, aïe, aïe !!! » poussés par une voix volontairement androgyne, ouvre cet air très populaire, sur un rythme à trois temps. Le tempo sage est  bousculé de loin en loin par le jeu  d’un violon solo qui s’anime dans les aigus et  particulièrement dans les notes terminales. Un clavier fixe le tempo de cet air de valse intemporel et joyeux.

   Trois accords symphoniques discrets débutent Because une chanson lente et somptueuse interprétée sur un mode lyrique par un ténor à la voix chaude. Les cordes de l’orchestre symphonique accompagnent dans des lentos très étudiés l’air suave, conférant beaucoup de profondeur à l’ensemble. De manière graduelle la mélodie monte en puissance et la voix du ténor s’affermit dans des vibratos accentués et courts. Puis la mélodie s’engage dans quelques aigus savamment recherchés pour s’épanouir sur une note finale ardente et prolongée. 

    Une note grave et profonde ouvre, Torna a Soriento, une  chanson  aux accents lyriques. Les paroles, interprétées par un ténor à la voix volontairement brisée et aux accents italiens,  sont entrecoupées d’une mélodie douce jouée par un orchestre à cordes ; les accents cassés du chanteur trouvent leur prolongement dans des vibratos longs et ouverts. L’interprétation dans les aigus montre toute l’agilité de la voix du ténor dans une tessiture qui alterne des altos aigus et des basses profondes. C’est sur un beau jeu de violons ponctué de splendides rubatos que s’achève cette œuvre lyrique, bien maitrisée au plan vocal et harmonique,  avec la voix du chanteur clôturant sur une note haut perchée dans les altos.

     La variété des genres musicaux, associée aux qualités vocales de l’artiste tant dans sa virtuosité, son agilité, son timbre que sa vélocité, démontre à l’évidence une très grande maîtrise de la composition et  de l’interprétation musicale.


 

Celles et ceux  qui sont intéressés par les CD de Guy Crequie peuvent  lui  envoyer un message  à :  guy.crequie@wanadoo.fr

 


 

16:24 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

09 juillet 2013

Aimemotion

 

Aimemotion
Musique et chansons de Franck Courtheoux      
(Aimemotion, 2013)

 

(Par Joêlle Ramage pour toute  la partie musicale et technique      
et
 Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image aime motion.jpgFranck Courtheoux, auteur compositeur, parolier, musicien, allie  dans ses clips la beauté de sa voix et de sa musique à des messages et des images,  véritables hymnes à la vie, à l’Amour, à la paix. Le Mont Saint Michel devient une île protectrice, éloignée de tous conflits : « Entre les vents et marées de Paris ou d’Alger, on vient te visiter pour la paix », tendue vers les cieux et l’infini. La colombe, symbole de paix, le cierge, symbole de la vie dans le Christ ressuscité, la fillette en partance vers l’avenir, toutes ces images disent la sérénité, la Vie, ce don merveilleux et précieux. Mais c’est surtout sur la richesse musicale que nous devons insister.
    Dans
On l’appelle Michel, la douceur des grupetos introductifs débouche sur une mélodie colorée sublimée par une voix de ténor lascive aux terminaisons douces, sans vibrato excessif. Chaque phrase musicale respire et est ponctuée par une baisse de tonalité. Le phrasé impeccable et nuancé de la mélodie permet d’ancrer les mots du texte. L’étonnante convergence entre l’immense étendue de sable des Monts et la langueur de la mélodie donne un effet de douceur intense à cette délicate chanson.     

     Caminatas Sagradas Mayas  qui propose un voyage musical dans un univers grandiose de pierres et de forêts verdoyantes, habité par de nombreux animaux sereins au regard tendre et innocent, créant une impression de vie exubérante et paisible,  est un sublime hommage au « chemin Sacré des Mayas ». Les quatre notes lascives à la flute de pan suivies de quatre accords consonants très marqués et répétés, introduisent une mélodie douce et apaisée interprétée à la flute, derrière laquelle évolue le  tempo très régulier de la batterie ; l’harmonieux duo entre la flute et une batterie de plus en plus présente semble ne pas vouloir se rompre et on aimerait que la musique s’attarde; mais  très rapidement la mélodie gagne en puissance et la rythmique s’emballe créant un effet d’agitation très sensuel et étourdissant. L’accélération du rythme est cependant brève et l’effet de souffle s’épuise dans un solo de flute régulier. La batterie prend à son tour le relais pour offrir sa prestation soliste, régulière et apaisante. L'’auteur a su, de manière très efficace, mettre en orchestration deux instruments très différents.
    Quant à Immersion,  après le son du flux et reflux de l’océan couvert par la flute de pan qui s’achève sur trois notes aigues, l’orchestre symphonique attaque une mélodie suave et profonde en mode majeur qui s’épanouit sur les trois mêmes notes aiguées de départ, plus effacées. Quelques terminaisons en mode  mineur apportent comme un sentiment de douleur à l’ensemble. Une batterie très régulière vient admirablement casser les effets presque soporifiques de cette mélodie suave ; le vibrato d’un improbable violon  ajoute à l’effet d’intemporalité, effet joliment brisé là aussi par la  rythmique de la batterie qui revient de manière lancinante. Jouant à son tour avec le fond symphonique, un piano égraine quelques notes claires en gamme ascendante et un triangle ajoute sa sonorité cristalline sur un fond de batterie régulière, comme pour extraire l’ensemble d’une certaine torpeur ou d’une certaine immersion. La mélodie s’achève en boucle sur le flux et reflux  lancinant de l’océan.
    Dans Varna, après une introduction sentimentale au clavier avec alternance d’aigus et de graves, le soubassement mélodique en mode mineur confère à la chanson un douloureux sentiment de tristesse, confirmé par les paroles de l’auteur dont les fins de phrase se terminent très souvent sur des accents mineurs. Mais, ô surprise !  ouverts par trois notes aigues, les accents endiablés et enthousiastes d’une danse slave très connue cassent brutalement cet air suave à la profondeur insaisissable, ce qui crée une bienheureuse bouffée de bonheur et de liberté.  Un accord ascendant en mode majeur sur fond de variante musicale de la danse slave termine l’œuvre, apportant la promesse d'une véritable ouverture sur l’espérance.        
    Amateurs de musique et d’esthétique, nous ne pouvons que nous « immerger » dans l’univers gorgé d’émotion de Franck Courtheoux.

 

15:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

06 juillet 2013

Sortie du CD de Guy Créquie

 

Sortie du CD de Guy Créquie
(2013)

 

(Par Joëlle Ramage)

 

    cd guy créquie.jpg Les reprises musicales d’air populaires ne sont pas toujours heureuses. La qualité de l’interprétation du chanteur, Guy Créquie qui est aussi poète,   écrivain   et surtout messager de la culture de la paix,  apporte ici une démonstration inverse. Le professionnalisme dont il fait état dans l'exploitation des airs populaires démontre à l’évidence une vraie maîtrise du sens musical et de la rythmique. L’exemple de l’exploitation des rubatos dans la chanson  Besame Mucho  est proprement impressionnant. De même, le comma volontairement manquant à la fin de certains mots donne  beaucoup de profondeur à la fin de la phrase musicale, comme si on avait envie qu’elle se prolonge à l'infini. Dans cette chanson, le solo des violons apporte une touche de légèreté à une mélodie qui arrache des larmes. Cette version, non académique de  besame mucho  était un risque à prendre et un vrai pari musical; l'artiste a réussi cette gageure pour notre plus grand bonheur. D’une manière générale, on peut constater que le timbre chaud et la voix de ténor du chanteur s’harmonisent parfaitement, comme on peut le percevoir dans la chanson  non ti scordar di me.  Dans cette chanson italienne, les rubatos très bien placés du chanteur sont associés à un vibrato volontairement « chancelant », ce qui ajoute beaucoup de chaleur et de profondeur à la mélodie. On a là un exemple de vraie dextérité en matière d’interprétation de la phrase musicale. En outre, dans  non ti sordar di me  les aigus des solos de violon apportent un effet de contrepoint intéressant. Le chanteur sait admirablement exploiter la régularité du rythme à trois temps, dans la chanson  oh mon amour,  ce qui  confère un effet entraînant à cette mélodie désuète,  le timbre de la voix du chanteur, volontairement marqué et lourd, se veut rassurant sur ce "à toi toujours" et "rien que nous deux". Dans la version de la chanson  pour un baiser, l'introduction dramatique rappelle les opéras classiques, tant par la mélodie que par le thème de l'amour. La voix du chanteur est sublimée par des accents chauds et lyriques qui montent régulièrement en puissance pour mieux s'épanouir dans des rubatos graves et profonds qui confèrent à la voix des inflexions de baryton. Le vibrato discret et grave souligne la dramaturgie de la scène et on a là un agencement subtil et très étudié des paroles et de l'harmonie que soulignent admirablement les cordes de l'orchestre symphonique.

    Ce chanteur lyrique, reconnu dans le monde entier, vaut la peine  non seulement d'être écouté, mais aussi entendu en tant que militant dans les domaines de la paix et de l’amour du prochain. 


 Ci-dessous un extrait de l'un des CD de Guy Crequie (Gil Conti en concert)
podcast

13:36 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0)

02 juillet 2013

Vilain crapaud cherche jolie grenouille

 

Vilain crapaud cherche jolie grenouille        
Christine Van Acker    
(Editions Mijade-zone J)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   image jolie grenouille.jpg Dans l’ouvrage au titre métaphorique de Christine Van Acker, Vilain crapaud cherche jolie grenouille, le récit à la première personne du singulier, où s’introduit parfois un « nous » donnant à saisir les pensées d’un groupe de jeunes, Laurent, un adolescent de treize ans, embarrassé par son enveloppe corporelle, exprime ses sentiments, ses émotions, ses pensées. Il développe avec une grande lucidité ce qui se passe en lui sans se prendre au sérieux.  Comme de nombreux jeunes qui découvrent la vie, leur corps, Laurent    manque de confiance en lui,   se dévalorise au point de se  qualifier de « vilain crapaud boutonneux ». Son mal être prend très souvent  la forme de l’humour. 
     Mais  brusquement, il va  être bouleversé par  la réception d’une lettre à la « belle écriture régulière de fille, la feuille remplie à ras-bord de caractères à l’encre mauve, orange, rouge, verte, bleue… Une déclaration d’amour arc-en-ciel … ». La missive multicolore esthétique le transforme : « je me sentais comme quelqu’un qui vient de se réveiller après un sommeil de cent ans (…) tout me paraissait très diffèrent ». Sa vision du monde et  de lui-même évolue, change de façon irrémédiable. La lettre insolite intègre le quotidien dans un éclat merveilleux,  l’arc en ciel symbolisant la beauté, l’infini, l’ouverture loin d’un quotidien grisâtre, d’une école incapable d’apprendre la vie aux jeunes : « A quoi ça peut bien servir, l’école, si elle n’est même pas foutue de nous apprendre l’alphabet amoureux ? »      
    Dans Vilain crapaud cherche jolie grenouille,  le lecteur est d’emblée introduit dans l’univers apparemment insouciant de l’adolescence où se côtoient sans vraiment se rencontrer filles et garçons : « Ce matin, la cour de récré est restée la même que celle de chaque matin : des petits paquets de mecs, des petits paquets  de nanas,   rarement des paquets mixtes ». Derrière les plaisanteries et les comportements désinvoltes et souvent béotiens des garçons (« Ce qu’on adore, nous, les garçons, ce sont les blagues sur les blondes, c’est faire un lance-flamme avec nos pets sur une allumette, c’est lancer des préservatifs remplis d’eau sur les voitures qui passent dans la rue ») se cachent paradoxalement une sensibilité pleine de finesse et de poésie (« Ce n’étaient pas des mots mais j’entendais une poésie venue du centre de moi-même ») et même  un amour de la littérature. La poésie rimbaldienne passionne Laurent : « comme super-héros de la poésie, il n’y a pas mieux que Rimbaud », le poète adolescent, le poète révolté.
    La littérature et la poésie permettent à certains jeunes d’échapper à l’ennui du quotidien. Ce sont des fenêtres ouvertes  vers l’imaginaire, des ponts favorisant la  complicité. Le nouvel élève de la classe de Laurent, avec « un air rigolard dans les yeux »   envoie à ce dernier un message, une citation de Rimbaud : « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’éternité. C’est la mer allée avec le soleil ». Une connivence poétique s’installe d’emblée entre les deux adolescents à la faveur du cri de joie du poète,  trouée lumineuse dans la routine répétitive et terne. 
    Dans cette espèce de roman de formation qui se présente un peu comme une confidence, le style oral, en rupture avec la tradition littéraire, donne à entendre les propos de la jeunesse actuelle. D’un cas particulier, la narratrice passe au général et montre que l’apparence est menteuse. Derrière une attitude qui cherche souvent à impressionner pour se protéger du regard de l’Autre,  ressembler à ses pairs, se démarquer des adultes,  se cache une grande sensibilité : « je tenais à peine sur mes  jambes et j’avais soudainement très mal au ventre ». La traduction physique de l’émotion donne un caractère d’authenticité à la description et révèle la fragilité du jeune.   Christine Van Acker révèle la réalité de la jeunesse tout en la donnant à voir  et à entendre,  en visant  à rendre l’impression du langage parlé à la faveur d’expressions familières, émotives, subjectives très travaillées. Les mots et  le ton familiers, alertes,  ancrent les personnages dans la réalité quotidienne des collégiens  friands d’apocopes, (« j’ai allumé l’ordi », « récré ») de jeux de mots (Maurice Viande »),  d’allitérations, de paronomases,  (« je crois et je croîs tout en croquant les croissants de plumes ») et relève d’une esthétique de l’humour. Le présent rend la vivacité des pensées et des actions. Le goût de l’image de la narratrice traduit un extraordinaire sens du concret.        
    Vilain crapaud cherche jolie grenouille de Christine Van Acker  est un roman  plein de fraîcheur, émouvant et humoristique qui prouve, véritable  mise en abyme, que la littérature (le livre en train de se lire et la référence à la littérature dans le livre lu)  n’est pas un univers austère, ennuyeux, mais un véritable plaisir, un jeu sémantique,  qui emporte le lecteur vers un ailleurs de rêve et de fantaisie.