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22 juin 2014

Nuits

Nuits
Hélène Gugenheim
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image nuits.jpg Nuits d’Hélène Gugenheim est un ouvrage poétique, fantastique, magique, surréaliste, surprenant, déroutant. Il plonge le lecteur dans une esthétique de la rupture loin de l’univers rassurant du quotidien à la faveur d’un dérèglement de la logique réaliste. Hélène Gugenheim inverse les codes : le réel fait irruption dans le fantastique et non le contraire selon l’usage des ouvrages fantastiques où le surnaturel fissure progressivement la réalité avant d’apparaître.       
    Dans le contrebas d’une autoroute, « sur (une) longue langue inhospitalière (…) lorsque la nuit tomb( e ), noire et épaisse comme l’encre de seiche », un cavalier sans tête solitaire, tel un démon surgit d’outre-tombe « éperonn ( e ) rageusement son infernal destrier ». « Quelques centaines de mètres plus bas se trouv ( e ) une petite sirène » isolée, qui tente vainement d’attiser les désirs masculins, jouant habilement mais inutilement de son pouvoir de séduction : « séduire était la raison d’être de la sirène. Elle se devait de troubler, corps et âmes, de nobles capitaines aux temps grisonnantes et de valeureux pêcheurs aux torses encore imberbes ». Dans l’immensité vide de l’Océan, personne n’entend son chant incantatoire, aux sonorités variées mais désespérées : « Le filet qui parvenait à s’échapper possédait la terrifiante beauté du désespoir ». Personne ne constate sa beauté blonde et mutine, sa sensualité innocente. Une nuit cependant, à sa plus grande joie,  son cœur vibre de concert avec un autre cœur.       
    Les voix du cavalier décapité et celle de la jolie sirène, incarnation du  rêve,  du désir masculin et de l’extase (« Ni femme, ni poisson mais  le rêve qui contient tous les autres et au rivage duquel il n’y plus qu’à mourir »),  se succèdent alors, alternent.  Puis dans une fusion éblouissante, les deux personnages « entr ( ent ) en collision » « sous l’œil goguenard de la lune ». Dans des jeux d’ombre et de lumière, des chatoiements de couleurs, des chants stridents ou cristallins, insondables, des saveurs sucrées, des pulvérisations d’humidité,  des flots d’écumes, l’amour, la nature, la poésie fusionnent dans une vibration esthétique intense. Des mondes miroitants s’ouvrent, transportant le lecteur, l’aspirant vers un ailleurs abyssale en compagnie de personnages qui échappent au temps et au réel  dans un paysage incertain où eau, terre, roches sont unies par des frontières indécises et où l’Amour et l’Océan s’entrelacent métaphoriquement.    
    Dans de longs poèmes en vers libres, la sirène et le cavalier sans tête ne font plus qu’un dans un rapport sensuel harmonieux et total où les sons, l’odorat, le toucher, le goût, le regard vibrent, dans un jeu de recherche et de rejet : « Nez planté dans la mousse / J’inhale / L’humus sur ta peau. »,  « J’ai fait mon lit sur ton flanc / Nez cueillant tes arômes ». Je vacille sur tes effluves / Miel de ta gorge / Groseille sur le bout de la langue ». L’écriture poétique, les figures de style, des procédés de dissociation et de rapprochement  communs à la terre et à l’eau,  brouillent les repères, créent une confusion. Les deux amants deviennent des éléments naturels, floraux, minéraux, aquatiques, le chant de la sirène devient bijoux précieux : « Elle y répondit d’une nuée de notes colorées, un ballet de bulles d’argent et or, grenat et rubis », fruits savoureux, fleurs odorantes aux couleurs éclatantes, animal fragile : « cerise et framboise, jonquille et poussin, lilas et lavande, amande et pistache, et encore caramel et marron glacé ». Les synesthésies, les métaphores, introduisent  le lecteur dans un monde sublime enchanté et le font voyager par les sens. La nuit, les formes se brouillent, tout devient flou, la sirène est « le roulis de l’océan », tout comme le cavalier sans tête, est « le chant de la sirène ». Et derrière cette immensité magique, se trouve la vie banale, médiocre avec ses  grèves, « l’intersyndicale des routiers », les cages de métal (…) repr(enant) possession de l’asphalte ».

    Nuits d’Hélène Gugenheim, ouvrage qui tricote prose poétique et poésie,  entraîne le lecteur dans l’aventure d’une écriture sublime et sensuelle à la faveur de mots recherchés,  légers, colorés, savoureux,  d’anaphores (« C’était l’heure où les angoisses s’oublient dans les lumières bleutées. L’heure où les parents se disputent à voix basse (…) L’heure où, quelque part (…) »   et d’onomatopées concrétisation des battements du cœur de la femme poisson (« poum-poum-tchak-poum-tchak-tchak ») qui rythment ce texte métaphorique. Les mots deviennent des jouets esthétiques sous la plume aérienne d’Hélène Gugenhelm qui lance parfois des clins d’œil au lecteur comme lorsqu’elle glisse un vers de Corneille dans son texte « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ou fait référence implicitement aux chants mélodieux des sirènes d’Homère.

    Comme le suggère la chute du récit, l’Océan,  de nuit, versant inversé du quotidien plat et ennuyeux,  est un spectacle féérique,  trouble, voilé, susceptible de faire naître maintes chimères. Le roulis des vagues, leur envolée contre les rochers, le miroitement du sable humide sont alors  la métaphore de  la force et  de la beauté  de la passion qui transfigure la médiocrité du réel.  

09:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

17 juin 2014

Le Bouclier d'Alexandre

Le Bouclier d’Alexandre   
Agnès Verlet     
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image bouclier.jpgDans Le Bouclier d’Alexandre d’Agnès Verlet plusieurs flux de conscience s’imbriquent, des discours et des récits, ceux d’une fillette née avant le début de l’histoire qui commence en 1942, de l’adulte qu’elle devient, d’une narratrice intimement proche d’elle, si ce n’est elle. La progression linéaire du roman traditionnel vole en éclat. Elle se ramifie en aller retour du présent au passé, au conditionnel passé, au futur antérieur hypothétique (« je lui aurais raconté »),  le début de l’ouvrage renvoyant déjà à la fin dans une espèce de circularité du texte. Les frères et sœurs de  la fillette, tout comme elle, hormis Paul de son vrai nom Joseph Tanenbaum, « petit garçon aux cheveux blonds » (inversion du cliché antisémite),   ne sont pas dotés d’un prénom, ils sont simplement désignés par leur « numéro d’apparition dans la famille, le Premier, le Deuxième, etc ». Il  y a les grands et les petits, constituant deux ensembles soudés par le pronom personnel  pluriel « nous ». Cet anonymat les absorbe  dans un groupe intrinsèquement uni par un tiret à la symbolique  typographique  importante (« Mes frères-et-sœurs »)  et par un secret, un non-dit, un silence  qui pèsent sur toute la fratrie à la brune chevelure, générant une angoisse mortifère chez la fillette, la Septième : « j’avais vécu toute ma vie d’enfant avec cette angoisse de ne pas savoir. Une angoisse à mourir, qui peut faire mourir, ou rendre fou, puisqu’il ne reste qu’à imaginer, vivre dans le doute, les suppositions, les vérités fictives ». Qui est ce frère qui tout à la fois est son frère et ne l’est pas,  qu’elle ne peut désigner par le pronom possessif « mon » mais uniquement par le complément du nom : « le frère de moi » ?  Toutes les questions de l’enfant puis de l’adulte dessinent les sillons de l’angoisse. Pour évacuer ce profond mal être, la narratrice va passer une grande partie de sa vie à tenter de résoudre cette énigme, à reconstituer le puzzle d’un passé qu’elle n’a pas connu, le passé de Paul, mais aussi l’histoire de ses parents,  l’Histoire de la France pendant  la seconde guerre mondiale. Les fragments de vie éclatés, dissimulés, apparaissent, se recomposent et s’expliquent progressivement. Les liens entre eux s’éclairent.  Comme l’archéologue Dimitri Astropoulos qui  tente pendant quatre ans, de recoller « les pièces éparses du bouclier d’Alexandre »,   avec patience, persévérance, la narratrice essaie de reconstruire le passé de Paul né à quatre ans dans la famille Delorme. (Le chiffre quatre n’est pas gratuit. Symbolique, il peut évoquer  les quatre lettres hébraïques du Tétagramme sacré formant le nom de Dieu, YHWH, que le Talmud interdit de prononcer en vertu du Troisième Commandement, « Tu n’invoqueras point le nom de l’Eternel, ton Dieu, en vain », tout comme le nom du petit garçon est indicible) L’histoire de Dimitri Astropoulos est la mise en abyme  de la sienne, comme l’est la pièce de théâtre que la fillette devenue femme rédige  pour obtenir le vrai nom de Paul. Ce silence tue, « elle se laissait enfermer dans le secret, elle se condamnait à une mort qui, de n’être pas visible, n’en était pas moins certaine », mais paradoxalement il est aussi salvateur. Caché chez Iréna puis dans un grenier, Paul est sauvé parce qu’il sait qu’ « il ne faut pas faire de bruit », il est sauvé parce que son vrai nom est évacué. Le non-dit des parents adoptifs est généreux.  Mais l’adoption de Paul est aussi une mort symbolique, le petit enfant juif est tué pour survivre : « par sa signature, elle l’avait vouée à la mort et à l’oubli. Ce soir-là, elle avait tué un bébé, un enfant de moins de quatre ans. Elle avait accepté que soit déclaré mort un passé qui n’appartenait qu’à lui ». En effet, ce qui est caché n’existe pas, n’existe plus. 

    Le Bouclier d’Alexandre raconte la reconstruction d’une femme emprisonnée longtemps derrière « un bouclier, une armure (…) (des) «univers clos (qui) ne communiquaient pas », une femme  traumatisée par le non dit, le silence, le mensonge par omission. L’ouvrage  reconstitue l’histoire de  Paul,  de sa famille biologique et plonge aussi  le lecteur dans la tragédie de la Shoah, « la rafle des Roumains » et  des milliers d’enfants, de femmes, d’hommes partis en fumée, n’ayant pour unique sépulture les nuages : « Une tombe dans les nuages ».

    Le Bouclier d’Alexandre, œuvre originale, constitue  un véritable événement artistique mêlant littérature, poésie, peinture, psychanalyse, sociologie, histoire. Au  langage de l’enfant avec ses expressions familières, sa syntaxe saccadée (« Après, c’est vinaigre, et je ne sais pas »), ses onomatopées (« cotcotcodec »), ses répétitions,se mêle celui de l’adulte, du poète, de l’artiste avec les  leitmotive : « Apparue, disparue », « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses », les références à Ronsard, Aragon, Chagall. Un souffle poétique, la puissance incantatoire des mots, leur musicalité, leur force («je crois à la puissance des mots ») emportent le lecteur dans un monde émouvant, touchant,  tout en le poussant avec subtilité, sans faire œuvre militante, à réfléchir  sur une période insoutenable, inadmissible de l’Histoire qui ne doit pas être oubliée : « Je pleure l’effacement de la mémoire des morts ». Ce livre est le tombeau de ceux qui n’en ont pas eu : « A Rosette, je dédie ce Tombeau pour des enfants morts ». Il les fait revivre par le pouvoir des mots tout en regrettant que rien n’ait été fait « pour la mémoire tzigane », pour tous ceux qui sont morts  à cause de la barbarie nazie et pour tous ceux qui meurent  encore aujourd’hui parce qu’ils sont différents ou pauvres : « En 1997,un incendie se déclara dans ce qui était devenu le plus grand taudis de Paris où, malgré une interdiction d’habiter, 375 personnes dont 20 enfants s’entassaient dans les 168 logements d’une pièce aux vitres cassées, sans confort, sans toilettes, sans rien ».   il rend hommage aux Justes connus et inconnus pour qui sauver des vies, malgré le danger, n’était pas un acte héroïque mais naturel.  Dans  Le Bouclier d’Alexandre,  Agnès Verlet  lance avec finesse non seulement un message  de tolérance mais aussi d’espoir : l’être humain peut exorciser ses angoisses,  retrouver son unité intérieure et se rendre compte que le monde est beau, « plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter ». Bien que nourri de morts, ce livre est paradoxalement une attestation de vie.

   

 

09 juin 2014

Identités barbares

Identités barbares   
Carine Fernandez       
Editions Lattès, 2014

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image identités barbares.jpgC’est à travers le regard, l’esprit critique,  la personnalité tolérante, tendre, décontractée  et  pleine d’humour de Virgile, jeune étudiant en Lettres modernes, à l’allure androgyne, passionné par les livres et par Nerval,   encore un peu amoureux de Laura  à laquelle « (il) ne veu(t) plus penser » puisqu’elle  l’a abandonné pour courir de l’autre côté du globe,  « six mois au milieu des Indiens »,  que Carine Fernandez, dans Identités barbares,  promène pendant trois jours  d’automne le lecteur dans différents quartiers lyonnais. Dans cette miniature de quatre vingt cinq pages, l’époque du récit est le miroir de l’époque de l’écriture. L’écrivain part du réel pour construire la fiction et donner vie à des décors et des êtres plus vrais que nature, loin du Proche-Orient auquel nous ont habitué  ses précédents ouvrages.

    Virgile,  « littéraire pur sucre »,  flâne, libre, « aérien, aussi léger qu’un grain de pollen » après avoir « séché » un ennuyeux  cours de linguistique. Il pense  à tous ses professeurs de français qui « l’ont dégoûté de l’enseignement » en décortiquant les textes de façon froide et  technique, passant à côté de leur  magie  et de la conversation avec l’auteur : « J’avais l’impression qu’on arrachait la robe du Temps et de la Lune à Peau d’âne et qu’on la jetait à terre pour la brutaliser sans qu’aucun adjuvant providentiel ne vienne à son secours ». Virgile évoque sa génération « à l’image de (s)a tribu, mixte et libre en paix avec l’histoire »  où toutes les classes sociales, les nationalités se fréquentent, sans préjugés, riches de toutes leurs  différences. Il attend surtout impatiemment le mariage de son frère et l’arrivée d’un ami japonais « qui a fait le tour du globe uniquement pour venir au mariage d’Antoine ». Masaki, attendu «  comme un roi mage »  rêve de ce merveilleux voyage en France, pays de l’art,  de la culture, de la gastronomie. Ce mariage est pour lui « le plus beau cadeau culturel qu’on p(uisse) (lui) offrir, un cadeau qu’on ne reçoit qu’une seule fois dans la vie ».  Tout s’annonce sous les meilleurs auspices, malgré un indice glissé par la narratrice, le pressentiment d’Anna, la mère de Virgile : « Comme si elle pressentait une chose douloureuse.  Elle a toujours eu le sens de la fatalité, des ironies terribles du destin qui gagne à tous les coups ».

     La visite de Lyon du groupe de copains,  symbole d’une France multiculturelle, Théo, Virgile, Lucas, Ali, Chloé, Masaki, Julie, Irène, s’effectue dans la bonne humeur, les éclats de rire et la convivialité. Mais l’ironie du sort va en décider autrement. Le destin se venge. Tout se passe différemment de ce qui était prévu. Dans le quartier Saint Jean,  le petit groupe insouciant et joyeux, rencontre la haine, l’intolérance, la rage,  comme le prouve le style métaphorique de Virgile dont le champ lexical de la violence dit la férocité bestiale des agresseurs : « Je vois la scène comme sur un écran. La peau blafarde des crânes rasés, l’œil jaune de bête féroce où luit un éclat satanique. Le front plissé, la bouche grimaçante, pleine de rage. On dirait des loups. La nuit est au loup. ». La description est sans concession.Le bonheur devient malheur, la comédie tragédie. Mazaki, le « non Français », efféminé aux yeux des assaillants barbares parce que parfumé par la facétieuse Irène, est massacré.  Virgile, personnage plein d’idéal et de joie, découvre brutalement la violence du réel, la malice des hommes et acquiert une autre vision du monde en une seule nuit, mais il conserve son humanité et son respect de l’Autre : « Devant l’entrée de mon immeuble, le Blond dort encore, roulé dans sa couverture crasseuse, avec son visage de môme. Je le contourne délicatement pour ne pas le réveiller ».

    Dans Identités barbares, le lecteur retrouve l’humour (« vieilles dames neigeuses en rose layette », «il refuse de dormir au centre des sans-abris et s’est pris d’affection pour la bouche d’égout devant la porte  de mon immeuble ») et l’ironie de Carine Fernandez,  son  ton extrêmement  alerte,  le présent, le style indirect libre, la focalisation interne  rendant la vivacité  des pensées de Virgile. Chagall, Watteau, Rimbaud,  Nerval font parti du monde imaginaire du protagoniste principal. Ils habitent l’ouvrage avec, par exemple,  la référence au « mariage aux flambeaux auquel assista Nerval au Caire, il y a presque deux cents ans », des citations : « Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ». La poésie circule  aussi, colorée et tendre  (« Sylvie est baignée des roses et  gris perles de Watteau, mais Aurélia est bleue et noire comme une nuit de septembre. ») dans ce texte caractérisé par le langage  argotique et décontracté de la jeunesse actuelle.Comme dans La Servante abyssine ou  dans certaines des  nouvelles de l’auteure,  à la fin,  les personnages sont happés par un mécanisme tragique. La mort, jamais prévue,  détruit tous  les projets. L’humanisme, l’ouverture d’esprit de Carine Fernandez illuminent cependant l’ouvrage. Derrière Virgile apparaît l’écrivain : « L’homme est fils de la culture, pas de la nature ». Rien n’est inscrit dans les cellules, seule  la culture (la langue, la morale… tout ce qui est acquis et non inné)  constitue l’être humain. La copine d’Ali, Irène, est « Une féministe à tous crins qui promet de le mener au lance-flammes ». Le Maghrébin n’est pas forcément un macho intraitable et dominant comme l’imaginent certains. Carine Fernandez fait réfléchir le lecteur. Elle  décape les préjugés sans sombrer dans les illusions. En effet, la culture pour quelques personnes est non seulement  plus que pauvre, mais surtout investie par la haine de  la différence.  Ou bien d’autres, fragiles comme Mona, fille de Djamila, femme moderne et ouverte, « fofolle et jeunette et terriblement branchée », se laissent entraîner par un  «  groupe de cop(ains)». Rien n’est simple, l’être humain est complexe. Combien faudra-t-il de siècles pour que la tolérance, le respect de l’Autre, de la différence,  l’amour du prochain gagnent enfin le cœur de tous les Hommes ?

    Malgré la tragédie odieuse et terrible de la fin,  l’espoir l’emporte dans Identités barbares. Les pensées visionnaires  de Virgile et leurs éléments de mondialisation,  dans le dernier chapitre, nous plongent dans un espace sans frontières : « mon cœur, dans le désert arctique du hall, mon cœur, comme un gong africain, résonne ». La race pure n’existe pas. Seule la race humaine hybride et variée vit sur terre comme la Rose (chère à Ronsard)  et la Tulipe noire (de Dumas), fleurs « métissées » auxquelles l’exergue fait subtilement référence.

 

Lire aussi de Carine Fernandez :

La Servante abyssine (Acte Sud, 2003)     
La Comédie du Caire (Acte Sud, 2006)      
La Saison rouge (Acte Sud)      
Mon propre nègre (article de Carine Fernandez)  
Entretien avec Carine Fernandez.     
Le Châtiment des Goyaves
(Editions Dialogues)   http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2014/04/08/le-chatiment-des-goyaves-5342296.html

Chroniques sur : http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/apps/search?s=Carine+fernandez

08:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01 juin 2014

L'Enfance des dieux

L’Enfance des dieux  
Dominique Eclercy      
Editions Gaspard Nocturne (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   L'enfance-couv1.jpg Dany Valin, professeure de « psychologie à la faculté de Lyon », femme acharnée au travail, spécialisée dans les cas d’enfants à problèmes, sombre brutalement dans l’amnésie et la paralysie à la suite d’un accident de la route. Avant cet événement, elle rédigeait un ouvrage, L’Enfance des dieux, une mise en abyme de l’ouvrage éponyme de Dominique Eclercy,  auquel s’ajoute la mise en abyme de la (re)construction de différents personnages comme Dany, Simon, Jade, accentuant ainsi la profondeur psychologique du roman, annonçant les thèmes traités et incitant à réfléchir sur leur richesse. Dans son ouvrage, Dany Valin expliquait que les fils de la vie sont mêlés.   Dans l’enfant germe l’adulte qui reste toujours présent dans celui qu’il devient.  Toutes les expériences vécues sont marquantes : « Elle m’a expliqué que tout avait un lien, le passé et le présent, l’enfance des dieux grecs et celle des enfants d’aujourd’hui ». Chaque adulte revit un drame ancien, a en lui quelque chose qui le fait souffrir comme la perte d’êtres chers pour Dany.

    Dans l’univers clos des Cèdres, centre de rééducation, l’intervention du hasard  rompt la vie uniforme et monotone des patients et permet à deux d’entre eux, Dany et Simon, séparés depuis vingt  ans, de se retrouver. Leurs destins aux similitudes ténues mais effectives se croisent et se lient. Comme dans les tragédies grecques, le lecteur parcourt « le dédale des années passées » de Dany et de Simon, l’enfant abandonné et trop tôt confronté à la corporalité de la mort. Il  est plongé symboliquement dans le  temps mythique de  l’éternel retour, celui du passé enfoui dans l’inconscient de chacun. Dans cet ouvrage, le passé et le présent se mêlent.  Plusieurs récits s’enchâssent : la vie de Walter/Simon, celle de Dany et de sa sœur, la recherche du meurtrier de  Thierry Dumas et de Corinne Maréchal, les causes de ces meurtres incompréhensibles. Le roman L’Enfance des dieux  est  alimenté de tous les ingrédients du roman policier : meurtres, suspens, angoisse, indices conduisant à de fausses pistes, mais les conditions sociales, les problèmes familiaux, sociétaux, psychologiques,  l’humain,  l’emportent. Des enquêtes et des quêtes sont menées.   Un puzzle géant se met en place à la faveur  de petites pièces récupérées par les uns et les autres, plongeant le lecteur dans une pensée magique, dans l’inconscient des personnages et leurs hallucinations. Ce que la vie a tranché, les corps et les cœurs morcelés par la souffrance,   vont progressivement s’unifier, se retrouver. Jade, la fillette brisée,  se retrouve et arrive enfin à utiliser le pronom personnel de la première personne du singulier : « Pour la première fois de sa vie, Jade a employé aujourd’hui le mot « je », elle a compris qu’elle existait entièrement ».  Dany, amnésique, enveloppe vide,   recherche son passé : « Peut-être à force de persévérance parviendrait-elle à placer deux existences bout à bout pour n’en former qu’une seule ». Simon poursuit inlassablement une quête : comme Œdipe, il est en quête de sa mère, « il (a) un besoin désespéré de sa présence ». Il  veut être aimé d’elle,  puis de ses  substituts.  Il souhaite  exister aux yeux des autres, ne plus être invisible, transparent : « il le faisait pour être vu, reconnu comme une personne, pour ne pas être transparent ». L’enfant s’imposait des rituels, il ne mangeait pas, s’attachait les jambes, dans une espèce de cérémonial du sacrifice. Adulte,  les rituels enfouis depuis la petite enfance resurgissent : les dents de lait perdues se déclinent en dents arrachées au cadavre de la secrétaire puis soigneusement mises en scène, les jambes repliées et inertes  du petit garçon  dans l’attente « vaine » d’une mère  intensément aimée, à la fois  possessive, castratrice et absente,  deviennent les jambes de l’adulte immobilisé  dans un fauteuil roulant. Simon exprimait sa souffrance psychique en brimant son corps. Une fois l’âge d’homme atteint, il rend à nouveau le bas de son corps inerte à l’image de son passé figé en lui et il évince l’Autre qui lui fait ombrage sans aucun sentiment de culpabilité.
     Dany, quant à elle, malgré son amnésie, retrouve très vite sa capacité d’analyse et ses compétences. A la question du policier : « à votre avis madame Valin quel enfant peut devenir un tueur en série ? », elle répond sans l’ombre d’une hésitation « Un enfant abandonné ».  La psychologue  sait la force du passé ancré dans l’inconscient, elle sait que  pour dénouer les problèmes, il faut écouter les autres,  suivre le fil d’Ariane offert à la réflexion : « elle se sentait capable de dénouer la situation toute seule, sans aide, il suffisait qu’elle trouve le fil qui lui permettrait de remonter la pelote ».    
    Grâce à l’amour et à la compréhension de Dany, « celle avec qui tout avait commencé »,  qui l’a compris, a pénétré son univers intérieur,  Simon quitte le monde  mortifère dans lequel il évoluait. Il n’est plus Walter, il retrouve son nom, concrétion de l’essence.  « Il (a) à nouveau dix ans. Il (est) redevenu Simon devant elle ».  Il n’est plus seul avec ses hallucinations.  Simon,  en effet,  comme tout enfant, comme la petite Dany et son « Lutin »,   se racontait  des histoires, inventait des personnages,  pour combler ses manques,  pour échapper à sa solitude intolérable atténuée par l’unique voix d’une machine, la télévision. Simon existe désormais grâce au don d’amour de Dany qui luit « comme une petite chandelle incandescente » de confiance et d’espoir. Après le froid et la grisaille des premières  pages, le roman se clôt sur la lumière et « l’or des nuages » à la faveur de  Dany, personnage lumineux, du côté de la vie, « pas très douée au demi-tour », (petit clin d’œil humoristique au lecteur) car toujours en marche vers l’avenir.    
   
L’Enfance des dieux deDominique Eclercy est un récit fait sur le ton du constat, tendant à rendre compte du réel, du vécu, du ressenti, de ce qui demeure inexplicable. C’est  un roman multiple  à mi chemin entre le  roman policier et le  roman psychologique avec ses questions sur l’identité,   le nom,  les problèmes du « moi ». C’est aussi  un roman baroque avec ses jeux de miroir, ses mises en abyme, ses personnages qui changent de nom, de rôle,   une tragédie moderne  intellectuelle et affective avec ses secrets (le lieu même de la tragédie est le secret), des êtres qui ne se comprennent pas, ont des difficultés à communiquer, mais qui s’en sortent malgré tout.  L’Enfance des dieux est un roman  très travaillé, d’une immense richesse, touchant, émouvant, captivant.



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