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14 juillet 2014

La Bergère d'Ivry

La Bergère d’Ivry      
Régine Deforges
Editions de la Différence (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

     image la bergère.jpgAimée Millot, une jolie bergère orpheline de dix neuf ans « qui aime lire », tuée par son amoureux éconduit, Honoré Hulbach, guillotiné suite à son geste malheureux, est l’élément catalyseur de l’écriture de  Victor Hugo et de Régine Deforges. Cette absente  donne naissance à deux ouvrages,  Le Dernier jour d’un condamné, rédigé au XIXe  siècle par l’instigateur du Romantisme et La Bergère d’Ivry, roman inachevé de Régine Deforges happée par la mort en pleine création le 3 avril 2014.

    Dans  La Bergère d’Ivry de Régine Deforges, Victor Hugo, beau jeune homme de vingt six ans, déjà célèbre, connu de tous,  vit, pense, s’émeut, agit devant le lecteur, lui permettant de rencontrer Chateaubriand, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Pétrus Borel, Daumier, Delacroix, Lamartine…, de hanter les différents quartiers du Paris du XIXe siècle : « le square de Saint-Julien-le-Pauvre », « la place de la Contrescarpe », « Notre-Dame »,  d’observer « l’Hôtel de Ville (…) un édifice sinistre. Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille croisées, ses escaliers usés par les pas (…) »,  d’aller boire un verre au célèbre café « Procope »,  d’assister aux spectacles populaires de l’époque : « Un montreur d’ours faisait faire des tours à son animal sous les yeux ébahis des gamins du quartier » ouà la bataille d’Hernani. Le lecteur plonge dans l’univers du XIXe siècle avec ses « ménagères portant des paniers de victuailles »,  ses petites gens, ses artistes, le monde de l’édition (« Je vois que madame s’intéresse aux éditeurs (…) – Il faut bien. Beaucoup ne sont pas très honnêtes et truquent leurs comptes »). La vie quotidienne est donnée à voir dans toute sa  réalité et sa simplicité pleine de saveur : « Des gamins se poursuivaient avec de grands cris en se jetant des boules de neige ». Mais Régine Deforges ne rédige ni une biographie ni un ouvrage sociologique sur la vie au XIXe siècle. Elle mêle au réel son regard d’artiste et le transfigure par le biais de son imagination et de son écriture.

    Le jeune Victor, « royaliste » à l’époque,  amoureux de la vie, de la bonne chère, écrivain zélé, « sa plume crachait les mots, les mutilait, les faisait se chevaucher »,  met son écriture féconde au service du respect de l’homme. La rencontre de Victor Hugo avec Honoré Ulbach, « jeune et joli garçon » de vingt ans, « un bon gars, un bon ouvrier »,  « père d’une fillette de trois ans », puis sa mise à mort, bouleversent  le poète qui, enfant,  a déjà assisté à des exécutions inoubliables, d’une insoutenable et inhumaine horreur : « Quand j’étais enfant, à neuf ou dix ans, (…) j’ai vu des condamnés à mort exécutés sur le bord du chemin (…) Jamais je n’ai pu oublier cela ». Après des échanges avec cet éphèbe avili par la prison, que sa petite fille ne reconnaît même plus, Victor Hugo décide de mener un combat contre la peine de mort, punition non seulement inutile mais monstrueuse. Il donne alors dans son ouvrage la parole à celui qui en est privé,  désireux d’amener ses contemporains à prendre  conscience de cette sordide réalité. Il prend parti pour les plus démunis  punis pour des peccadilles,   comme le père de Jean Lantier qui subit « dix ans de bagne, pour un pain ! » alors que son fils et lui étaient affamés. Hugo montre que la société est responsable de la criminalité : « C’est la société qui leur donne naissance en les privant de tout ». Confiant en l’être humain, il pense que la morale, l’éducation permettront à l’homme de progresser, de s’améliorer.  

    Le journal d’un condamné  est un texte explosif quand il surgit car il est novateur. L’imaginaire collectif n’est pas encore prêt : « On ne touche pas impunément à  l’un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économie et leur vie ». On sent dans les écrits et les croquis  vigoureux du père du Romantisme frémir ses convictions, sa révolte et aussi ses affres. Cet homme heureux cache au fond de lui une profonde angoisse de la mort due, peut-être,  aux exécutions auxquelles il a assistées, à la mort récente de son jeune fils Léopold. Cette angoisse n’est-elle pas une mise en miroir de celle de l’auteure de La Bergère d’Ivry, femme  d’un certain âge qui sait que son passage sur terre  risque de  bientôt prendre fin ? 

    A Pierre Wiazemsky  qui « faisait remarquer » à Régine Deforges « qu’elle avait oublié la Bergère en route, elle (…) disait :’Ne t’inquiète pas, j’y reviendrai’ ». Mais la jolie bergère n’était-elle pas pour les deux écrivains qu’un prétexte pour dénoncer pour l’un la peine de mort et pour l’autre faire découvrir Hugo ? Le lecteur saisit en lisant La Bergère d’Ivry la grande connaissance que Régine Deforges a de Victor Hugo, de ses œuvres, de ses méthodes de travail : Hugo partait du réel, de ses rencontres comme celle de Gina, future Esméralda,  pour rédiger ses ouvrages. Et ce livre, qualifié d’inachevé,  qui n’a pas été revu, corrigé par sa narratrice, peu importe qu’il comporte un ou deux anachronismes comme la citation de Claude Gueux qui ne paraît qu’en 1832 car c’est avant tout un roman.  De surcroît, il est beau, touchant, poétique, bien écrit et il se finit en point d’orgue : « Tout en haut, au paradis, une jeune comédienne fascinée, regardait le spectacle : elle s’appelait Juliette Drouet ».

08:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

07 juillet 2014

Ni du voyage, ni du paysage

Ni du voyage, ni du paysage    
Corinne Colmant  
Editions unicité (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image ni du voyage.jpg Construit rigoureusement comme une pièce de théâtre avec un prologue, trois parties, un épilogue, paradoxalement Ni du voyage, ni du paysage de Corinne Colmant propose un espace textuel morcelé, éclaté. Des extraits du journal intime d’Eve – l’héroïne principale, l’absente intensément présente, à la personnalité émiettée, incapable dire « je » dans les premières parties de son carnet – se mêlent aux dialogues, pensées, sentiments, émotions de Kurt,  psychanalyste, écrivain « passion (né) par la chasse sous-marine »,  dont le roman est  « au point mort »,  doté d’un regard masculin pas toujours bienveillant (« L’amour que cette femelle avait éprouvé pour lui ») à l’égard de  celle qu’il a aimée et dont « il pensait avoir enterré (….) la passion ». De ces éclats multiples naît le sens du texte. Le jeu des fragments donne un espace circulaire, une boucle où le début et la fin se rejoignent, s’éclairent, s’ouvrent.

    Eve, actrice, être de passage qui ne trouve le repos qu’en jouant : «  la vingtaine d’années qu’ont duré mes pratiques artistiques, la scène m’a procuré la sensation exquise de poser mes valises, et de me sentir enfin chez moi, pour un instant »,  poète, musicienne, en quête de son identité,   voyage d’histoires d’amour en histoires d’amour,  de ville en ville, de pays en pays. Ses nombreuses  aventures sexuelles  sont une pudeur pour masquer son angoisse de la mort,  essayer de se construire,  savoir qui elle est. Le thème du voyage, constant dans l’ouvrage : voyage dans l’espace mais aussi voyage à travers la poésie, le rêve (« Il croyait vivre les aventures qu’il inventait pour moi (….) il savait transformer la banalité de ma grisaille parisienne »), le théâtre,  est tout à la fois pris au sens propre, un déplacement, « une fuite inutile » comme le dit Eve, et au sens métaphorique, l’itinéraire de différentes vies : celle d’Eve, de Kurt et des différents autres personnages fortement typés eux aussi. Les fréquentes larmes  d’Eve (« Elle se mit à pleurer », « entre deux sanglots », « Eve en pleurait encore », « E pleura tous les jours », « comme d’habitude Eve pleurait ») disent sa fragilité, sa souffrance psychologique et s’accordent avec le paysage marin, la liquidité tumultueuse de l’ïle-aux-mouettes : « Les déferlantes cognaient les falaises en formant un mur d’eau sans cesse reconstruit, et lançaient des paquets de mer sur les baies  vitrées. Tout en bas, sur la plage, des vagues immenses mordaient la digue, et déployaient leurs langues d’écume jusqu’à l’entrée de la valleuse. » ou de la mer « La houle hérissait maintenant la Méditerranée de vagues grises et hostiles ». 

    Les multiples paysages  de Ni du voyage, ni du paysage générateurs d’images emportent le lecteur dans des espaces baudelairiens déchirés entre le spleen et l’idéal, ce désir de bonheur inaccessible, d’infini voué à l’échec. Eve évolue dans un univers mortifère, sombre, souvent pluvieux. La relation de la jeune Eve avec un « père tyrannique »  ne pouvait que la condamner à rechercher dans tous les hommes rencontrés, l’amour masculin  qu’elle n’a pas vraiment connu. C’est parce qu’elle est perdue, qu’Eve disparaît comme sujet d’écriture et n’est que l’initiale de son prénom.  Puis le « je » apparaît enfin, survie du sujet en l’occurrence par l’expression écrite. L’être mutique en présence de Kurt, « tu es entrée très vite dans le silence »,  s’exprime par les vocalises, le chant, le théâtre et  l’écriture avant d’accéder enfin à l’unité et à la liberté : « J’étais libre ».

    Ni du voyage, ni du paysage est un ouvrage poétique aux nombreux clins d’œil littéraires avec les références à Rimbaud, Baudelaire (« respirait le calme et la volupté »). C’est un roman comblé par des images d’obscurité dans lesquelles viennent s’opposer des trous de lumière (« Le soleil inondait la cuisine »)  annonciateurs de la fin lumineuse et féérique. Les synesthésies (« Le ciel crissait d’étoiles »), le scintillement des couleurs (« La mer verte miroitait comme un lac »), la réfraction vive des lumières qui les allume, les métaphores, les comparaisons, les références musicales, poétiques, théâtrales  proposent au lecteur l’aventure magique  d’une écriture.

06:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)