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06 juin 2019

Relégation

 

Relégation
Chantal Chawaf
Des femmes – Antoinette Fouque (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

 

Dans Relégation de Chantal Chawaf, récit introspectif à la première personne du singulier, une jeune femme tisse son passé dans le manoir familial et son présent dans la banlieue parisienne : ces deux vies se mixent, s’imbriquent, s’opposent.

 

La famille aisée d’où est issue la narratrice, une orpheline, a subi un revers de fortune comme le souligne le champ lexical de la vacuité, de l’abandon , de la désertification dans la description de la promenade en voiture : « De temps en temps, mon oncle m’emmenait en voiture découvrir notre domaine. Je voyais défiler les successions d’usine à l’abandon, les hangars noirs de charbon, les friches industrielles entourées de terres incultes et de fermes en ruine ». Le monde de l’industrie (« monde industriel fantomatique, aux monotones rangées de maisons sans habitants ») s’est vidé de son travail, de ses classes laborieuses qui faisaient la richesse de la famille, disparue, elle aussi. Cette jeune fille, sans ascendance, a été élevée par son oncle, veuf et solitaire, frère jumeau de sa mère  : « Depuis la perte de mes deux parents dans mon enfance, je n’ai plus que mon oncle ». La préadolescente, puis l’adulte cherche sans cesse à retrouver sa mère dans ce frère jumeau, « l’homme-mère », espèce de double néfaste auquel la fillette puis la femme s’accroche, consumée par la perte irrémédiable de cette mère, ineffaçable, recherchée. La maternité symbolique double la maternité biologique. Mais la relation fusionnelle malsaine entre la nièce et l’oncle frôle l’inceste : « Mon oncle semblait se surprendre lui-même à me regarder vicieusement », la pédophilie : « Un soir, mon oncle me força à prendre dans ma main quelque chose de gluant comme un champignon pourri. Sans pouvoir retenir une contraction de dégoût, je relâchai précipitamment son pénis ». L’homme solitaire, véritable ermite cloîtré dans son manoir, cherche à assouvir ses besoins sexuels avec la fillette. Il devient dans l’imaginaire de la narratrice l’ogre des contes de fées, « il dévorait à déjeuner et à dîner la chair fraîche saignante, avec ses dents de carnassier », espèce de Barbe Bleue la séquestrant dans le manoir peuplé de fantômes où des « successions de générations d’ancêtres (ont) cohabité ». La mort dans tous ses états hante la vie de la narratrice. Son hérédité est vécue comme une malédiction. Phèdre des temps modernes, elle appartient à une lignée maudite : « Morte en couches, il y a deux siècles, comme ma mère à ma naissance, l’aïeule du portrait qui occupe la place d’honneur dans le salon de l’appartement d’Auteuil a-t-elle, de ses orbites de spectre, maudit sa descendance ? ». Elle est aussi Cendrillon emprisonnée, assujettie, exploitée par un oncle pervers, comme le clin d’oeil implicite au conte de fées l’exprime : « J’obéissais filialement. Cirer le parquet, polir l’argenterie, retirer de la chambre froide la côte de bœuf pour la griller dans la cheminée (...) ». L’adolescente et le personnage du conte comportent des similitudes : leur prénom est tu, l’une et l’autre ont une rivale, - la fiancée de l’oncle pour la narratrice, la sœur pour Cendrillon - et toutes deux renaissent métaphoriquement de leurs cendres. Les fictions, par le biais de la culture littéraire de Chantal Chawaf, s’entrelacent et disent l’éternel Humain.

 

L’adolescente en manque d’amour maternel veut s’approprier son oncle, substitut de cette mère jamais connue, du sein maternel jamais tété : « Mon fantasme suppliait cet homme d’être une mère, de me materner, de rassasier la fille que ma mère morte à ma naissance n’avait pas eu le temps d’allaiter ». Elle veut s’attribuer pour elle seule son amour, elle le vampirise : « Elle lui a pris la main, elle pétrit la chaleur de la main, elle le réclame avec ses lèvres, avec ses dents qu’elle lui plante dans la chair en léchant, en tétant, en mordillant cette main d’homme avec ses gencives de nourrisson ». Rêve, réalité et fantasmes se mêlent. Elle se nourrit de son oncle comme le lexique de la manducation circulant dans le récit le prouve. Mais la faim insatiable de cet amour étouffe l’oncle, l’irrite d’autant plus lorsqu’il rencontre Mathilde, la nouvelle femme de sa vie. Il bannit alors sa nièce, la rejette dans la banlieue parisienne, d’où le titre du roman : Relégation. La rage de se sentir évincée et la jalousie embarquent la narratrice dans un mal être encore plus intense, dans une haine paroxystique : « Une ombre me lancine, déguisée en fiancée. Sa robe moirée moule de noir mon cerveau d’exilée mais sous l’étoffe soyeuse le poison enduit le corps. Une fois qu’on est sous le viseur de la haine, on ne peut plus l’esquiver. La haine est un peloton d’exécution. Le canon de l’arme est pointé ». La jeune protagoniste devient un être seul, isolé dans son studio de banlieue. Cependant, cette brèche dans les murs du manoir, lieu d’enfermement, à la fois aimé et rejeté, est une issue libératrice.

 

Etre à fleur de peau, écorchée vive, la narratrice compense son exil, son manque d’amour maternel, sa solitude par l’écriture : « La rue monte à ma rencontre, répond à mon empressement de vivre par écrit. J’écris tout ce que je vole aux gens, tout ce qui vient occuper mon esprit vacant de fille seule, toujours sur le qui-vive. Je réagis en femme traquée (...) ». Le vide laissé par l’absence de l’oncle, par les défunts va se remplir concrétisé par la structure même de l’ouvrage qui ne laisse rien au hasard : le flux de conscience dans dix « PARTIES » et la banlieue, son mouvement, son dynamisme, sa jeunesse, ses paroles dans cinq « TRANSITIONS ». Les TRANSITIONS, déchirures de la mémoire, du vécu, déchirures de lieux opposés, - Paris des gens aisés, la banlieue, ville des exclus, des déshérités («  (…) les phrases fugaces des mal-logés, des mal-payés, des mal dans leur peau (...) » - déchirure des mots différents selon leur place dans l’espace textuel.La trivialité des paroles des habitants des banlieues donnée à entendre dans toute sa crudité, sa vérité dans les chapitres intitulés « TRANSITIO». L’auteure tricote le réalisme verbal du peuple et sa langue littéraire, poétique, recherchée. L’importance des mots, l’amour des mots jaillissent constamment. Les mots dotés de toute une densité, donnent un sens au vide intérieur de la narratrice. Le langage est le souffle de la vie pour elle.

 

Comme le cri donné à entendre lors de la naissance tragique, vie née de la mort (« Arrivant à l’air, le fœtus, encore trempé, encore aquatique, émerge des eaux de sa mère et la déchire dans un cri d’adieu »), l’écriture de Chantal Chawaf relève du cri, concrétisation d’une intolérable souffrance morale qui brutalise le corps. C’est une écriture tranchante, de la douleur, donnée par des sensations de piqûre, de froidure : « (…) drapée dans une blancheur criblée d’aiguilles de glace ruisselle en flèches de lumière ». C’est une écriture de la rupture, une écriture orpheline, de l’errance intérieure, de la recherche de l’identité (« Des pensées extravagantes s’emparent de moi. Et s’il était mon père biologique ? Et si j’étais née d’un inceste ? Ma mère serait ma tante …. »), abordée à travers l’idée du double. Hantise des origines, hantise des ancêtres, au fil des pages. La narratrice crie l’exil de son moi exclu du manoir et de l’amour de son oncle. Les mots plongent dans l’intimité la plus profonde de la femme dans une écriture du corps, de la sensation : « Ses yeux turquoise, ses yeux de voyant, se modifiaient, s’intensifiaient, se transformaient en bouche goulue, agile, experte, la dénudaient, traversaient l’enveloppe de peau, déverrouillait la serrure des convenances, desserraient le nœud de vaisseaux et de veines, s’humectaient aux parois poisseuses de la chair, forçaient les orifices, poussaient les muqueuses (...) ». L’écriture métaphorique dérive pour donner une expérience érotique sans contact charnel. L’instance énonciative immerge le lecteur dans la chair et dans la chair même de l’écriture. Les lieux, les paysages, eux-mêmes deviennent des corps féminins avec de nombreuses personnifications : « Les mamelles du manoir m’allaitent encore ... », « les collines mamelonnées ». La mère absente est intensément présente dans l’écriture.

 

Les mots, possesseurs d’un pouvoir extraordinaire, sont des amis. Ils disent l’indicible. Ils dénoncent. « Les mots envoyés par la providence veillent sur nous, pour parler, écrire, lire, nous épauler, nous connaître comme des sœurs, comme des frères, nous exorciser de la haine ». Une critique sociétale jaillit en toile de fond lorsque dans les chapitres « TRANSITION », l’auteure dit les inégalités sociales, le racisme, la banlieue, sa misère et son mal être d’où risque de jaillir la violence. Elle interpelle le lecteur sur la condition de la femme conçue dans les banlieues comme objet de convoitise, de désir par des mâles mus par leurs pulsions, incapables de voir dans la femme autre chose qu’un objet sexuel  : « Dans notre banlieue, il faut se déguiser en garçon ! Faut pas te maquiller, faut pas montrer tes jambes », la privant de vivre librement et d’être.

 

Cependant, heureusement, dans cette banlieue règnent la joie, la solidarité. Et c’est dans cette banlieue que la narratrice va rencontrer Roumania, son double solitaire, une ukrainienne, qui rompt sa déréliction, transfigure et illumine sa vie : « je m’éveille à la vie », « je me sens vivante ». La vision de la voix narrative se métamorphose. Au visage mortifère de la génitrice, aux couleurs rouges et sombres de l’antre anténatal succèdent la luminosité, la blancheur : « Alors que je ne m’y attendais plus, survient l’apaisement… C’est elle. Ses yeux blancs, sa chevelure translucide ne se découragent pas de m’approcher. Ce n’est d’abord qu’une sensation nocturne de lumière. La lumière se gonfle d’eau comme si la cavité émergeait de sa propre brillance. L’abri remonte des eaux. Le ventre tout rempli de lumière remplace la tête invisible. Elle n’a plus de visage. Je n’ai plus d’elle que ce scintillement de la mémoire anténatale ».L’orpheline n’est plus seule, elle renaît grâce à la rencontre de Roumania. Les deux solitudes s’unissent en évitant tout contact physique : « Deux ombres, deux fantômes, deux recluses ravivent l’enchantement : nous ne nous embrassons jamais, nous évitons les contacts ». En effet la chair est dangereuse et menteuse. La véritable relation est immatérielle, impalpable fondée sur la confiance. Elle permet l’accès à la quintessence.

 

Relégation de Chantal Chawaf, sublime ouvrage, à l’écriture sensuelle, se clôt sur le verbe « naître », point d’orgue flamboyant. La mort coule dans la vie, mais la vie l’emporte.

 

 

 

 

09:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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