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08 octobre 2019

Dans l’arc d’un regard de caryatide

 

Dans l’arc d’un regard de caryatide
Carmen Pennarun
Editions de L’Amuse Loutre (2019)

 

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

 

image dans l'arc.jpgDans son nouveau recueil poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, Carmen Pennarun met en mots ses émotions et son ressenti nés de la découverte des œuvres photographiques, influencées par le surréalisme, de Francesca Woodman disparue prématurément à vingt deux ans.

Le titre de l’opuscule poétique, Dans l’arc d’un regard de caryatide, déjà, est une représentation de la jeune photographe qui donne à voir la réalité à travers son regard de « caryatide », nom des jeunes filles de Cécrops qui, poussées par la curiosité, regardèrent le contenu du panier confié par Athéna. Y découvrant un serpent, terrifiées, elles se jetèrent du haut de l’Acropole comme Francesca Woodman fit le saut de l’ange de la fenêtre de son atelier. La photographie était la passion de cette jeune artiste : « La photographie / la tourmentait / volant à son souffle / toute sa légèreté ». Elle l’habitait, enflammait sa vie et la nourrissait, en même temps qu’elle se nourrissait d’elle, la vampirisait  : « L’artiste tel un puisatier / minait ses forces vives / en sondant l’abîme en elle ». Emportée par une force intérieure, un élan et un dynamisme créateurs, réalisant l’expérience des confins, elle jouait habilement avec l’art scénique : « Elle bâtissait ses mises en scène / une chute aberrante - / comme si elle allait se laisser choir au fond d’un puits », - prémonition de sa tragique fin ? - , apparaissant, disparaissant, (« Elle passe par ici. Elle repasse par là »), derrière une tapisserie, une cheminée, « Elle est toujours ailleurs, vous ne savez d’où elle pourra vous surprendre ni dans quelle direction elle disparaîtra», jonglant avec sa présence et son absence, donnant à voir son corps, nu, morcelé, flou, concrétisation d’une brisure intérieure consumant son être.

Carmen Pennarun est fortement imprégnée de l’oeuvre de la jeune femme dont ses poèmes se nourrissent. Tout d’abord le champ lexical de la photographie féconde ses textes : « Elles en ont l’illusion quand elle réinventent / le monde au travers d’un objectif / quand elles ouvrent le diaphragme / à leur guise (...) » (C’est nous qui soulignons). Ensuite, les références aux œuvres de la jeune femme circulent d’un poème à l’autre par petites touches et clins d’oeil délicats. Le lecteur averti discerne la grande connaissance que Carmen Pennarun a de l’oeuvre de la jeune spécialiste du « huitième art ».

Les poèmes de la poétesse en vers libres ou en prose inspirés par la vie, la mort ( « Dans le drapé de sa chute / l’eau coulait vive / elle courut en corps/ à contre fleur / et sur un frisson d’ombre / porteuse se brancha / l’échappée belle ») et l’oeuvre de Francesca Woodman créent des ponts, tissent des liens entre l’art photographique et l’écriture. L’écriture transfigure le réel, « Le banal sous l’emprise de la plume transfigure le réel », de même les photographies subliment et métamorphosent le monde sensible. « La poésie et la photographie sont sœurs, elles préparent l’ouverture des consciences »,  ouvrant sur la Beauté et le rêve. La photographie enregistre le temps, fixe des instants fugitifs, redonnant vie au passé : « Les grands absents / apparaissent au détour d’images / oniriques (….) ». Poésie et photographie d’art introduisent le lecteur dans la sublimité des paysages intérieurs des artistes : « L’oeil extérieur accorde au monde / les couleurs de sa connaissance intérieure / et son champ ratisse – large – au tapage du coeur », permettant l’accès à l’essence et au coeur des choses : « Par la création / atteindre le noyau de l’instant / toucher au plus sensible / et d’une mesure de joie / enrober la tristesse de paix ».Le regard dans le recueil poétique de Carmen Pennarun est très important. Il introduit dans ce paysage intérieur des artistes, favorise l’accès à la Beauté comme dans ce vers à la tonalité baudelairienne : «  (…) depuis mon refuge observer / l’éclat des étoiles dans les pupilles de mes chats ».

Parfois la réflexion se mêle au descriptif. Tout une dimension discursive et analytique émerge des textes pour mieux cerner la vie et l’oeuvre de la jeune photographe, pour mieux en rendre compte comme dans « Autoportraits » où Carmen Pennarun propose des extraits du « Journal de Francesca ».

 

Les textes, tricotant poésies et photographies, plonge le lecteur dans l’oeuvre des deux artistes. N’ayant pu insérer les photographies de Francesca Woodman dans son ouvrage, la poétesse y a glissé les siennes. Ses attitudes, sa gestualité, le cadre, les colonnes d’architectures antiques entrent en harmonie et en cohérence avec l’oeuvre de Francesca Woodman, espèce de mise en miroir esthétique et mouvante.

Les  photographies de Francesca et les poèmes de Carmen, œuvres de vertige et de mouvement, évoquent la souffrance pour la dépasser par l’acte même du jeu esthétique, exercice de la liberté. Les poèmes après avoir dit les tourments s’achèvent sur la paix, la joie, la vie comme dans le poème ci-dessous que le substantif « vie » ponctue en point d’orgue : « La réalité n’est que l’autre versant du rêve / il suffit de ne pas se tromper de porte / d’ignorer les miroirs, de balayer la peur / de notre champ visuel et de bénir nos mains / que tant d’empreintes ont croisées / doigts de fées / droit au coeur / à l’avant de la Vie ».

Dans l’arc d’un regard de caryatide est un recueil original et émouvant. Ses textes d’une grande richesse stylistique, aux mots ciselés avec soin, aux nombreuses synesthésies concrétisant l’analogie entre les arts, la nature, le réel sont à savourer l’hiver au coin d’un feu de cheminée ou l’été à l’ombre d’un arbre en fleurs.

 

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13:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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