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03 décembre 2019

Déni. Mémoire sur la terreur

Déni
Mémoire sur la terreur

Jessica Stern

Traduit de l’anglais par Anna Gibson

Des femmes. Antoinette fouque (2019)

 

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

 

image déni.jpgUn parcours professionnel et personnel

 

 

 

Déni. Mémoire sur la terreur est comme l’indique ce titre l’aboutissement d’un travail sur la dénégation, le traumatisme et la peur immense et douloureuse causée par une maltraitance. Ce mémoire intime et solidement documenté a été rédigé par Jessica Stern. Cette professeure d’université, « spécialiste (reconnue) du terrorisme », au parcours professionnel d’exception, rigoureuse, « obsédée par la vérité  (…) sceptique par nature à l‘égard des faits établis », observe et s’observe avec acuité, effectuant une véritable auto-analyse en se remettant sans cesse en question. Dans le cadre de son travail, entre autres pour le Conseil de sécurité nationale, elle interroge tout d’abord des terroristes puis des victimes de différentes formes de violence.

Dans son mémoire où elle établit avec professionnalisme et subtilité des liens entre son traumatisme, celui des victimes de la Shoah (« J’allais connaître , à une toute petite échelle, l’indifférence des Muselmänner, ce mot qui dans le jargon des camps désignait les prisonniers qui avaient perdu tout espoir, qui ne se battaient plus pour rester en vie ») et d’anciens soldats, Jessica Stern tricote son vécu passé et présent et ses enquêtes sur la violence, sur les victimes de sévices et sur leurs agresseurs. Mettant en relation sa vie personnelle et sa vie professionnelle, elle se confie tout en donnant la parole aux victimes et aux auteurs d’actes barbares. Elle veut comprendre les causes du mal et de la violence, comprendre autrui et se comprendre elle-même. En effet, elle porte un passé personnel et familial très lourd : orpheline de mère à trois ans, elle a subi des attouchements de la part de son grand-père, « un vieux dégoûtant » bien que brillant médecin , elle est aussi « la fille d’un réfugié de l’Allemagne nazie (….) et une victime de viol » à quinze ans. La mort précoce de sa mère, le passé de son père lié à la Shoah sont des sujets tabous. La relation entre la fille et son géniteur est figée dans les non dits, l’impossibilité d’échanger. Après le viol, l’enfant, sa famille, la société, la police sombrent dans le déni, «  (…) la collectivité tout entière était en situation de déni » : solution de facilité et de protection.

 

L’ESPT

 

L’adolescente, traumatisée, désormais privée de sensibilité, se replie sur elle-même : « Je sens un vide. Quelque chose a été découpé au couteau et retiré en moi pendant cette heure-là – ma capacité d’éprouver la souffrance et la peur ». Elle cauchemarde : « Petite, j’avais un rêve récurrent, qui m’a suivie à l’école élémentaire. Celui d’une écoeurante limace blanche et molle qui s’approchait de moi. Aujourd’hui encore, une bile nauséeuse me monte à la gorge et je me sens enfermée dans une prison de rage et d’effroi ». Elle a des réactions paradoxales. Certaines odeurs, certains bruits ou l’absence de bruit provoquent en elle dépression, intense angoisse, « une périlleuse torpeur »… « Mais dans les situations de danger réel, (elle) garde (son) sang-froid ». Surtout elle se tait. Elle ne dit rien sur le viol, remplie de honte, se sentant coupable, avilie, souillée, obéissant encore inconsciemment à son agresseur qui l’a réduite au silence sous la menace d’une arme. A l’instar d’autres enfants abusés sexuellement, de vétérans du Vietnam, de soldats américains de retour d’Irak traumatisés par des conflits belliqueux, elle souffre d’ESPT (« état de stress post-traumatique »), ce à quoi elle ne croit pas au début, considérant ce diagnostic « comme un concept à la mode ». Or, des symptômes semblables : réactions de stress, d’angoisse, mutisme, somnolence, souvenirs d’odeurs  (« Pour moi, la terreur sent l’eau de Cologne bon marché (….) C’est maintenant seulement, en écrivant cette phrase, que je me souviens d’avoir dit, en réponse aux questions de policiers, que mon violeur sentait de l’eau de Cologne )... se retrouvent chez les diverses victimes de violence. Il est important de savoir les déceler, de les comprendre pour les prendre en charge. En effet, certains de ces martyrs deviennent à leur tour violents et vont jusqu’à reproduire ce qu’ils ont subi.

 

Victimes et bourreaux : des mots pour le dire

 

Suite à d’autres viols au « mode opératoire très similaire », la police a ré ouvert « une enquête vieille de trente-trois ans ». C’est à ce moment-là que Jessica Stern, cinquantenaire, décide d’effectuer des recherches, de parler (« Toute ma vie, j’ai écouté et je me suis tue./ Mais maintenant je vais parler ») et d’écrire un livre sur le déni et la terreur. Elle enquête : « Je sais que mon violeur est mort. Mais j’ai besoin de savoir qui il était. Si je peux le comprendre, je peux me débarrasser de lui ». Après avoir rencontré des personnes ayant côtoyé son violeur, elle découvre sa personnalité : un être complexe aux multiples visages dont des prêtres pédophiles ont abusé. Elle éprouve tout à la fois pitié et rage à son égard. Elle tente de comprendre les causes de sa violence puis, un peu plus tard, elle élargit ses recherches sur les causes du terrorisme. « Presque tous (les terroristes) évoqu (ent) un même facteur récurrent : l’humiliation ».

 

Ayant elle-même subi l’insoutenable, Jessica Stern comprend (dans le sens étymologique du terme « prendre avec ») le retentissement intense de la violence sur le psychisme d’un être. Sa gestualité , croiser les jambes pour protéger son intimité (« Et maintenant que j’ai révélé mon viol, nous avons également la présence de mon vagin violenté. Je croise les jambes en écrivant ce mot. J’abrite mon vagin derrière un bouclier solide »), l’impossibilité de lire à son domicile les écrits des autres filles violées («  Je m’aperçois une fois de plus, que je ne peux pas lire ça chez moi »), les métaphores, les comparaisons utilisées révèlent son vécu passé obsédant et la puissance de son traumatisme  : les haricots de Lima deviennent « de petits prépuces ridés », les doigts d’un homme sont « semblables à des pénis », l’odeur de l’huile de poisson est « proche de celle du sperme »... Le lecteur, tout comme l’explique le père de la narratrice, peut dire lui aussi « Je n’avais aucune idée de ce qu’était un viol (….) Je l’ai appris pour la première fois en lisant le compte rendu du tien » et concevoir cette sombre réalité, la connaître. Les mots entrent en lui. Immergé dans cette insoutenable réalité, il est concerné, sent ce que ressentent les victimes qui ne sont pas de simples statistiques.

 

Les descriptions réalistes, précises, quasiment chirurgicales, sans complaisance de cet acte infâme subi, bouleversent, révoltent. Jessica Stern est souvent sur le fil du rasoir, oscillant entre une immense rigueur professionnelle et la passion, l’émotion, la rage même. Devant l’incompréhension d’un psychiatre qui qualifie de « relations sexuelles » un viol (« Un psychiatre confirmé peut-il réellement soutenir qu’un violeur armé ayant eu sous la menace des ‘relations sexuelles’ avec une jeune fille ne lui a ‘fait aucun mal’ ?  ») elle explose : « Intérieurement, je me vois abattre une batte de baseball sur sa tête remplie de science ; je me vois lui exploser le crâne, bousiller son cerveau confus et maléfique (….) J’abats aussi ma batte sur la partie de lui qui avait des relations sexuelles ». Elle exhibe ses « pensées honteuses afin de mettre en garde les violeurs du futur et ceux qui les protègent ». Honteuse de ses propres fantasmes, elle sait cependant qu’il est nécessaire de les crier au monde pour aider les victimes, pour éliminer le déni. Elle parle pour ceux qui n’ont pas de voix : « (…) je dois écrire ce livre. Je dois prendre la parole pour celles et ceux qui ne peuvent pas parler ».

 

« La fin d’une ère de déni »

 

Au fil des pages, l’ouvrage évolue, après les images sombres des premiers chapitres, les couleurs, la lumière l’emportent. Jessica change, elle perd sa « tolérance pour leur douleur » (la douleur des enfants brutalisés).Les relations entre le père et la fille se transforment positivement. Tous deux peuvent s’entretenir et échanger sur leur passé proche et lointain. Ils ne sont plus dans le déni : «Nous voilà donc, mon père et moi, à parler librement de la mort de ma mère et de mon viol, comme s’il n’existait plus de sujets tabous. Cela me fait l’effet de la fin d’une ère. La fin d’une ère de déni. Mes pieds peuvent enfin se poser, en sécurité, sur le sol ». La parole est libératrice. Jessica Stern voit désormais la beauté de la vie sans crainte.

 

Ces dernières années, les violences faites aux femmes, aux enfants, le terrorisme sont largement médiatisés. Il est important d’en connaître l’expertise, les causes et les conséquences. Avec de nombreux exemples, des études solides, une auto analyse comme guide, Jessica Stern dans Déni. Mémoire sur la terreur présente tout à la fois un irréfragable et dense travail d’experte et de victime utile pour des étudiants, pour l’univers de la psychologie, de la philosophie, de la sociologie, de la justice et aussi pour les lecteurs néophytes en la matière. Déni. Mémoire sur la terreur est un ouvrage instructif et aussi captivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

19:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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