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28 mars 2015

Pour en finir avec l’affaire Seznec

Pour en finir avec l’affaire Seznec      
Denis Langlois   
Les Editions de la Différence (2014)

 

(Par  Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Seznec image.jpgDans son dernier ouvrage  Pour en finir avec l’affaire Seznec, Denis Langlois, défenseur des droits de l’homme, ancien avocat, écrivain,  abandonne la fiction, fondée ou non sur le réel,  pour s’emparer d’une énigme qui a longtemps défrayé la chronique. Ce faisant, il veut approcher au plus près la vérité et la Justice.

    Afin de rendre compte de la tragique affaire Seznec,  Denis Langlois, qui s’y intéressait depuis longtemps, « entre dans l’affaire (…)  en tant qu’avocat » de 1976 à 1990,   acceptant  de défendre la famille « gratuitement, comme (il l’a) toujours fait, en tant que militant dans les différents dossiers dont (il s’est) occupé ». Il entreprend une tâche longue et difficile,  lisant  alors l’ensemble des procès verbaux rangés dans « un énorme tas de cartons gris de 1,50 mètre de haut », des comptes rendus de presse,  des lettres, regardant  des films, écoutant des interviews, rencontrant d’anciens témoins, observant des photographies… Il cherche d’abord à comprendre l’homme Seznec, -  un Breton, fils de paysans, né le 1er mai 1878, - (condamné en 1923 aux travaux forcés à perpétuité alors qu’il ne cesse de clamer son innocence),  sa personnalité, sa vie,  surtout il tente d’éclairer toutes les zones encore restées dans l’ombre concernant ce sulfureux événement et s’aventure sur  les pistes volontairement négligées.

    Afin, malheureusement, d’arriver non pas  à innocenter Guillaume Seznec, mais seulement à obtenir la révision du procès  « au bénéfice du doute », Denis Langlois travaille avec efficacité malgré les nombreux obstacles auxquels il se heurte. Son ouvrage retrace ce long et lourd travail en suivant dans un premier temps un plan chronologique rigoureux, racontant les différentes étapes de la vie de Guillaume Seznec, de sa famille, de l’affaire. Nous suivons l’accusé, un homme travailleur, ambitieux, soucieux de s’enrichir pour le bien-être de sa famille, par amour pour son épouse, dans les différents lieux où il a vécu, travaillé, agi. Puis le narrateur  dans un second temps  analyse et confronte  les  nombreux documents et  témoignages. Mais la reconstitution demeure parfois,  malgré les multiples précisions,  lacunaires. Guillaume Seznec n’a jamais avoué le meurtre de son ami et complice Quémeneur. Le corps de ce dernier n’a jamais été retrouvé.  Plusieurs versions des faits sont possibles : Denis Langlois les propose toutes, il cite même des faits jamais révélés comme la confession de Petit-Guillaume, fils de Guillaume Seznec.

    Avec une grande honnêteté intellectuelle, avec sérieux et  humanité,  Denis Langlois  présente un homme humilié, bafoué, jalousé,  sur qui les habitants de son village font circuler des rumeurs calomnieuses. Un homme qui se défend mal : « je suis innocent, c’est à vous de prouver ma culpabilité ! ». « Accusé malchanceux, il rate tout ce qu’il tente ». Denis Langlois donne à voir une justice  sûre d’elle, « un dossier (...) finalement  trop  bien ‘ficelé’, presque trop parfait pour une affaire aussi compliquée, comme si les policiers et le juge d’instruction avaient voulu démontrer à tout prix que c’était un crime crapuleux et rien d’autre, afin que personne n’ait envie de chercher ailleurs. »,  une  «enquête tronquée », partant avec des a priori,  une presse envahissante, trop bavarde, des rebondissements dus à des témoignages contradictoires ou influencés entre autres par la récente affaire Landru. Le procès n’est pas un procès, « c’est une curée, une mise à mort ». La Bretagne qui a énormément souffert de la guerre trouve dans l’affaire Seznec, une compensation à ses souffrances, un exorcisme. Le malchanceux accusé est défendu de surcroît  par un tout jeune avocat dont c’est la première affaire : « Maître Marcel Kahn (…) C’est la première affaire d’assises qu’il plaide et il tremble un peu en serrant les mains de ses confrères bretons (…) »

    A la faveur de son immense travail sur l’affaire Seznec, les idées de Denis Langlois ont évolué : « Au début du dépouillement de cet énorme échafaudage de 1,50 mètres de haut, j’étais persuadé de la culpabilité de Seznec et près d’abandonner cette tâche, puis ma persévérance et l’expérience acquise à la Ligue des droits de l’homme m’ont fait découvrir un certain nombre d’éléments imprécis, suspects, sur lesquels il était possible techniquement d’appuyer une requête en révision ».  Les pensées du  lecteur se transforment aussi. Il  est convaincu, malgré les doutes qui peuvent subsister, que Guillaume Seznec est « un faussaire de bonne foi, mais pas un assassin ». Denis Langlois permet au lecteur de  réfléchir à partir de cette histoire sur la Justice, sa fragilité : « je suis persuadé que, si un jour les êtres humains parviennent à construire une société satisfaisante – ne renonçons surtout pas à l’utopie -, ils seront obligés de se colleter avec la vérité judiciaire (et donc avec les risques d’erreur) ». Le doute  doit bénéficier à l’accusé. Il est impératif que l’être humain  tende le plus possible vers la Justice,  la Vérité, l’empathie. La vie humaine, unique, est précieuse, il ne faut pas que des erreurs l’anéantissent, la gâchent.

     L’ouvrage de Denis Langlois écrit avec clarté, sensibilité, parfois avec humour ( la voiture « toussote comme une asthmatique »), se lit comme un roman. L’alternance entre le récit, les dialogues, les descriptions, les citations, les adresses au lecteur,  les photographies créent  un tempo alerte, ancrent le texte dans la vie, le réel. De surcroît, ouvrage de référence sur l’affaire Seznec, il va bien au-delà de l’histoire de cette famille. C’est un ardent plaidoyer pour la Justice et la Vérité rappelant indirectement l’affaire Calas ou l’affaire Sirven. Denis Langlois ne serait-il pas le nouveau Voltaire du XXIe siècle ?

 

Du même auteur :

Le Déplacé, éditions de L’Aube (2012)      
http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2012/07/...

La Maison de Marie Belland, éditions de la Différence  (2013) http://lecritoiredesmuses.hautetfort.com/archive/2013/06/07/la-maison-de-marie-belland.html

18:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

27 mars 2015

Lyrics, Poésies du Nouveau Monde

Lyrics, Poésies du Nouveau Monde

Hélène Mathieu-Venard

Human Act (2014)

 

 

(Par Hélène Mathieu-Venard)

 

 

 

   1ere Lyrics 2è édition.jpg Lyrics, cent soixante quatre pages de rires, de pleurs, de légèreté, de sérieux, de romantisme, de symbolisme, de réalisme. Un recueil de poésies et de pièces lyriques engagées, célébrant la vie, sa beauté, sa sainteté à travers le chant, la prière, le jeu, le cri, l’engagement contre la guerre, la violence, la haine, l’indifférence, la passivité, la mauvaise foi. Lyrique, quoi !

 

    La couverture évoque à elle seule le projet, écrire un hymne pour le Nouveau Monde : une séquence d’ADN, blanche, vaporeuse émerge d’un univers aérien, aquatique, bleuité. En rose fuchsias, le titre Lyrics ancre harmonieusement ce nouvel univers à la terre. « L’ADN du nouveau monde »sera, du reste, le titre d’un poème dédié à l’Inde et au Pakistan :

« Leur union est jaillissement /Ordonnancement du monde/La vive étincelle d’une Paix Vérité ». Son surgissement voluptueux, enivrant, entraînant sera vivement attendu dans « Eveil Africa » : « Tu es la Passion, /Un peu aiguillon, /De Toutes les passions /Sans toi s’éteint le Désir/De ce Monde Neuf »

 

    En effet le Nouveau Monde sera un monde de paix entre les êtres humains, et d’harmonie avec tout le vivant. C’est en tout cas la conviction de l’auteure de Lyrics qui, pour avoir personnellement connu la guerre et ses désastres, s’est résolument engagée pour la paix comme le prouve « Comme unhymne » : « Et si : les bouches de feu cessaient de tirer roquettes et missiles ? Et si : l’Amour remplaçait la haine ? Alors la vie serait vraiment très belle ».  Une exclusivité nommée Terre Sainte.

 

   Le dessin de cette couverture a été réalisé en Egypte. C’est que le Moyen-Orient, fabuleux de ses mystères, est omniprésent dans le recueil, et l’on entend au long des pages le son du shofar, des cloches et les voix des muezzins. Lyrics, une ode au dialogue interreligieux, à l’union des religions abrahamiques, à la tolérance, à l’ouverture à l’autre même différent de soi !

 

   Omniprésente aussi la tragédie de ces populations crucifiées par la violence : « Vos corps (en ce nid de voyous) » est un vibrant hommage aux enfants syriens de la Ghoutta, décimés par une attaque chimique, « Oiseau de fer », quant à lui,  résonne avec les meurtrissures de l’Afghanistan ; « Petit garçon P ». « Dame de larmes » avec les réfugiés palestiniens à Beyrouth.

 

    Prendre le parti de l’humain, c’est le prendre partout et pour tout être humain, quelles que soient sa religion, son origine ethnique, sociale, son sexe. C’est dire résolument non à des abominations comme le fut la shoah, évoquée dans « Homme y es-tu ? » et « Wien, élégamment ». C’est se placer du côté des femmes victimes des violences conjugales, comprendre, compatir pour éviter toute forme d’injustice, tel sera le thème du poème « Comme une seule femme ». C’est  tendre la main  comme dans le poème « La main de Fatima »: « Viens pour l’avenir radieux /De l’Humanité sauvée/Et qui prendrait enfin soin /De tous ses enfants-nés » et enfin honorer l’amour dans « L’aimé » : «  Tu es mon avenir, /Nous sommes le devenir/Le firmament de toute Humanité/Car l’Amour seul sauve le monde »

 

   Lyrics, Poésies du Nouveau Monde emporte le lecteur dans un avenir fait de solidarité, d’amour, de fraternité.

20:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

17 mars 2015

Etre ou ne pas Hêtre

Etre ou ne pas Hêtre
Frédérique Elbaz
Illustrations La Wawä        
Les éditions du Mercredi (2014)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    image Hêtre.jpgEtre ou ne pas Hêtre de Frédérique Elbaz est un charmant petit ouvrage aux douces pages de papier cartonné glacé destiné à un lectorat enfantin. L’historiette mâtinée de fantaisie et de merveilleux entraîne le lecteur sur les pas d’une fillette, au prénom symbolique,  Philomène.  Au lieu de se rendre directement à l’école Philomène « fai(t) un détour par la forêt » et à sa grande surprise entre en conversation avec un hêtre, apparemment bien naïf car « il vi(t) loin loin dans les bois, là où peu d’humains s’aventu(ent). Comme il n’a (…) jamais quitté la forêt, il ne sa(i)t rien des hommes ». L’arbre  pose alors à la petite fille de nombreuses questions fondées au début sur des quiproquos dus à l’homonymie de  certains substantifs : « je ne suis pas un arbre, je suis un être répondit Philomène. / - C’est bien ce que je dis, rétorqua l’arbre, toi aussi tu es un hêtre »  ou   « Elle dut alors expliquer au hêtre qui n’était pas un être qu’elle était un être qui n’était pas un hêtre ».  La narratrice joue avec les mots (« L’être humain est un être qui se distingue des autres par sa raison. / -Tu veux dire que vous les êtres humains, vous avez toujours raison ? s’étonna l’arbre. »),  les figures de style comme la paronomase, (c’est vraiment philoménal »),  colorant d’humour son récit.

     Très vite la conversation entre l’arbre et l’enfant s’inscrit dans un registre philosophique déjà suggéré, clin d’oeil malicieux de la narratrice,  par le titre. Les questions soulevées par l’arbre poussent Philomène à donner les définitions de l’Homme, de la vie, « des lumières de la connaissance ».     
    Le détour de Philomène par la forêt prouve que la fillette grandit, devient autonome, fait des choix, réfléchit sur le sens de la vie. L’école n’est qu’un tremplin à l’apprentissage. Les expériences de l’existence  aident à progresser : « Les questions de son institutrice étaient finalement beaucoup plus simples ». Les dessins  de l’illustratrice, La Wawä,  aux couleurs vives et joyeuses  sur texture cartonnée marron clair, rappelant le bois, le hêtre,   donnent à voir une fillette dotée d’une grosse tête et d’un petit corps concrétisation de l’enfant qui grandit,  passant  progressivement du stade de bébé à celui de pré adolescent puis d’adolescent pour devenir  l’être qu’il est fondamentalement comme le suggère une des citations placée à la fin de l’ouvrage : « Tu dois devenir l’homme que tu es » (Nietzsche)

    Etre ou ne pas Hêtre  propose les observations d’une fillette sous tendues de réflexions philosophiques  ponctuées  de l’humour et  de la sensibilité  de la narratrice : «  Avec notre  tristesse et nos peines, on écrit des poèmes ou des histoires qu’on met dans des livres ». Aidé par  les explications de ses parents, le petit lecteur ne pourra qu’être séduit par  cette charmante histoire qui l’introduira dans l’univers des grands.       
   

09 mars 2015

Le Petit Chaperon rouge

Le Petit Chaperon rouge.  
Charles Perrault 
Jacob et Wilhelm Grimm     
Illustré par Joanna Concejo 
Editions Notari (2015)

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

   Image chaperon rouge.jpg Le Petit Chaperon rouge proposé par les  Editions Notari  est un superbe livre à la couverture cartonnée colorée en camaïeu marron,  serti de légers  traits de crayons  rappelant le pelage d’un loup. De  fines dentelles de fleurs et de papillons encadrent  au  centre de la jaquette un loup et une fillette vêtue d’une robe au rouge chaud,  lumineux, éclatant. Sur un papier épais marron clair alternent  des dessins sombres et lumineux, concrétisation des deux versions originales de l’histoire : la sombre de Charles Perrault et la plus optimiste des frères Grimm. Dans le premier conte, le loup dévore la fillette désobéissante, dans le second, la fillette et la grand-mère sont sauvées par un chasseur.       
    L’illustratrice Joanna Concejo  fait pénétrer le lecteur dans d’immenses forêts sombres et  angoissantes de sapins et de fougères, annonciatrices du danger encouru par la fillette ou bien lui permet de cheminer sur un sentier ensoleillé, encadré d’arbres verdoyants. Un fil rouge auquel fait référence Jacques-Pierre Amée dans le texte initial relie constamment  la petite fille et le mammifère.Le loup à l’aspect féroce est cependant  par moments fort sympathique. Il joue avec la fillette.  Une complicité se noue entre eux deux. Le loup regarde l’enfant avec des yeux tendres. Il semble comme le suggère la morale  de Charles Perrault, « d’une humeur accorte, / sans bruit, sans fiel et sans courroux (…) complaisant ( )  et doux ».  Joanna Concejo propose avec ses dessins empreints de poésie et de réalisme une lecture des contes proche de celle de Bruno Bettelheim dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées. Le loup et la fillette sont dans la séduction. En effet, le  loup est une métaphore du jeune homme séducteur dangereux pour la fillette qui devient femme et succombe, naïvement (?),  au charme masculin.       
    Les éditions Notari font plonger avec plaisir le lecteur adulte dans les contes de son enfance en restituant dans sa version d’origine l’histoire du  Petit Chaperon rouge. Cet ouvrage agréablement décoré saura aussi charmer les jeunes lecteurs,  les ouvrir à la joie de la lecture et leur donner par le biais du détour une leçon de vie. 

07 mars 2015

Les roses noires de la Seine-et Marne

Les roses noires de la Seine-et Marne        
Pierre  Lepère    
Editions de la Différence (2015)  
Genre roman policier.

 

(Par Annie Forest-Abou Mansour)

 

    Image rose noire.jpgCrayencourt,  paisible  « cité fleurie », « plutôt traditionaliste »  sombre brusquement dans une violence mortifère déroutante. Tout commence par une grossière mise en scène destinée à apeurer la population locale et surtout à détourner l’attention de la justice et de la police vers de pseudo problèmes islamistes. Le lecteur se rend alors progressivement compte  que la belle entente  des membres de l’équipe municipale  n’est qu’apparente, « la situation pourrie à la mairie (…) se répercutait jusqu’au sein de la brigade (…) » et  que les manipulations, le mensonge  ternissent la vie de la tranquille petite commune de Seine-et-Marne.

    Dans Les roses noires de la Seine-et Marne, Pierre  Lepère ne se contente pas de privilégier les subtilités du roman policier et du roman d’espionnage, d’utiliser les ingrédients traditionnels qui les constitue, il traite aussi de problèmes psychologiques,  sociaux, politiques. Il raconte la corruption de la justice, la rapidité qu’elle a à classer les affaires qui la dérangent (« L’identification du corps renforça cette hypothèse à laquelle s’empressa de souscrire le procureur Coberti, aussi frileux dans cette affaire que dans celles concernant Barral et Gallocchio »),   la collusion du monde politique avec la mafia russe, « depuis quelques années, la France est devenue la terre d’élection des mafias russe, caucasienne, géorgienne (…) ». Il donne à voir les activités occultes du monde politique, ses violences, le blanchiment d’argent : « l’acquisition du Club Minos est destinée à laver de l’argent sale ».

    Cet ouvrage ancré dans le réel comme le prouvent  des références à des personnes politiques connues, (« Dans le cadre du plan dit ‘de vidéo protection’, mis en place par la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie en octobre 2007 ») ne propose pas une vision manichéenne simpliste du monde où les méchants s’opposent aux bons. Les êtres sont complexes : Julien Paradine « ne discut ( e ) pas. « Il obé( i) » exécutant les ordres tout en reconnaissant que « C’était toujours un sale boulot de tuer un homme, même une fripouille ». Le capitaine Sembart, apparemment efficace professionnellement, passionnément amoureux de son épouse,  la belle Léa, une ancienne hôtesse du Club Minos, est en réalité un arriviste sans scrupules. Pierre Lepère brouille  avec habileté les repères de la réalité avec des personnages aussi vrais que nature et difficiles à appréhender.

    Son écriture sobre,  poétique est saupoudrée à bon escient de quelques mots familiers, argotiques créant  une illusion de réel. Cependant, on  est loin du lexique particulier, vulgaire du roman policier traditionnel. L’écrivain dit la violence mais ne la décrit pas ou bien use de comparaisons  dont le comparant  supprime la référence à l’humain, sans s’appesantir  sur des hyperboles sanglantes, macabres,  induisant le dégoût : « le crâne de Derjavine (…) explosa comme un fruit trop mûr ».  La sexualité  présente dans l’intrigue  est effleurée avec délicatesse par le biais d’images ou de métaphores : « la même lumière rouge qu’autrefois passa dans son champ de vision, l’éclat brûlant d’une lanterne accrochée à une porte ». La prostitution n’est que suggérée avec le renvoi à la lanterne rouge. La métaphore de l’échouement sur une plage évoque subtilement des ébats sexuels : « Elle ne savait jamais avec lequel elle échouerait sur la plage dévastée de ce lit à tubulures ». Des clichés, clins d’œil amusés au lecteur,  installent  l’histoire non seulement dans le roman policier, mais aussi dans le roman d’espionnage en l’occurrence avec la description de Paradine,  « cheveux gris taillés en brosse, (…) lunettes noires, (…),  une « petite fiasque de whisky » dans la poche. L’univers du complot pimente l’intrigue des  roses noires de la Seine-et Marne. Le narrateur s’empare  avec dextérité de faits susceptibles de révéler les méandres secrets de la société sans sombrer dans un sociologisme et un psychologisme étroits. C’est finalement l’originalité littéraire qui s’impose avec des décors esthétiques, (« le printemps flottait déjà partout comme une promesse. Les massifs rectangulaires qui bordaient les allées ratissées avec soin arboraient des pensées, des narcisses, des jonquilles, des tulipes, des jacinthes et des églantines dans une sobre harmonie de couleurs primaires »), les portraits précisde nombreux personnages typés,  l’humour lorsque le romancier décrit Sembart offrant un bouquet de fleurs à son épouse : « Il avait laissé le bouquet sur la table de la cuisine. Il s’en empara avec une telle hâte que l’emballage doré sembla lâcher un vent. Une fois encore, le ridicule tuait un de ses élans. » ou lorsqu’il évoque l’arrestation de Rachid, innocent jeune homme manipulé par la mafia : « Rachid ne bougeait pas, KO debout ».Des allusions littéraires discrètes séduisent le lecteur avec la référence à 1984 ou au poème de Rimbaud (« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles./ La blanche Ophélia flotte comme un grand lys/ Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles/ (…) Le vent baise ses seins et déploie en corolle ses grands voiles bercés mollement par les eaux »)  lorsque Pierre Lepère décrit le corps flottant de la splendide Léa, surnommée « ‘Ophélia’ par  « Mme Sylva » : « elle plongeait entièrement dans le flot scintillant puis elle rejaillissait en pleine lumière, l’instant d’après, vêtue d’une longue robe souillée qui avait été blanche (…) la blonde chevelure se déploya et les seins dressés transpercèrent le coton ».        .
    Avec Les  roses noires de la Seine-et Marne, le roman policier sort du purgatoire qui l’assimilait souvent à un sous genre. Avec Pierre Lepère, les catégories  littéraires deviennent poreuses, tricotant histoires policières, histoires d’espionnages, histoires d’amour, histoires politiques.

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